Par l’Association Linux du Canada
Depuis des années, la souveraineté numérique est surtout abordée comme un objectif de politique publique : les gouvernements devraient conserver le contrôle de leurs données, réduire leurs dépendances technologiques stratégiques, améliorer leur résilience et veiller à ce que les services numériques essentiels demeurent accessibles, peu importe les perturbations géopolitiques ou commerciales.
L’Europe passe de plus en plus de la discussion à l’action.
Les Pays-Bas développent un environnement numérique gouvernemental fondé sur Linux, les logiciels libres, les normes ouvertes et une infrastructure conçue expressément pour réduire la dépendance technologique. L’Allemagne poursuit le développement de son écosystème gouvernemental libre avec openDesk. La France développe quant à elle ses propres technologies souveraines de collaboration par l’entremise de La Suite.
Il ne s’agit plus simplement d’expériences isolées.
Ces projets deviennent progressivement des composantes d’une approche européenne plus vaste de la souveraineté numérique — une approche dans laquelle le logiciel libre fait de plus en plus partie de l’infrastructure jugée nécessaire pour préserver un véritable choix technologique.
Le Canada devrait y porter attention.
Les Pays-Bas bâtissent un environnement de travail gouvernemental autonome
L’initiative néerlandaise s’appelle DAWO — Digitaal Autonome Werkomgeving Overheid, ou environnement de travail numérique autonome du gouvernement.
Développé sous l’autorité du ministère néerlandais de l’Intérieur et des Relations au sein du Royaume, DAWO vise à fournir une base interopérable et numériquement autonome pour les environnements de travail gouvernementaux.
Fait important, DAWO n’est pas simplement un poste de travail Linux.
Son architecture comprend un système d’exploitation, la gestion et l’orchestration des appareils, la gestion des identités et des accès, l’infrastructure infonuagique, l’intelligence artificielle et des logiciels de collaboration.
Pour les postes de travail, le projet a développé DAWO-NixOS, une mise en œuvre basée sur la distribution Linux NixOS. Une voie de développement parallèle basée sur Fedora Kinoite est également à l’étude.
Le projet se décrit non pas comme un produit unique ou une suite logicielle fermée, mais plutôt comme un modèle ouvert dont les composantes peuvent être développées, examinées et remplacées indépendamment.
Cette distinction est importante.
La souveraineté numérique ne signifie pas nécessairement qu’un gouvernement doit développer lui-même chaque composante technologique.
Elle signifie plutôt qu’il doit conserver la capacité de comprendre, d’exploiter, de remplacer et de contrôler ces composantes.
Le logiciel libre rend cet objectif beaucoup plus réalisable.
De l’expérience au projet pilote gouvernemental
Les Pays-Bas mettent déjà cette idée à l’épreuve.
Amsterdam, Ede, Zaanstad et ’s-Hertogenbosch participent à un projet pilote avec l’Association des municipalités néerlandaises et le gouvernement national.
Des employés gouvernementaux testent des ordinateurs portables fonctionnant sous Linux ainsi que MijnBureau, un environnement de collaboration libre qui intègre des technologies liées notamment à Nextcloud, à La Suite en France et à openDesk en Allemagne.
Le projet pilote doit se poursuivre jusqu’à la fin de 2026 afin de recueillir de l’expérience pratique et de déterminer les éléments qui devront être améliorés avant un éventuel déploiement à plus grande échelle.
Il ne s’agit donc pas d’une annonce selon laquelle les Pays-Bas auraient soudainement remplacé Windows dans l’ensemble de leur administration publique.
Il se passe quelque chose de plus intéressant.
Le gouvernement néerlandais cherche à déterminer s’il peut créer une solution de rechange viable.
Et disposer d’une solution de rechange est au cœur même de la souveraineté technologique.
L’Allemagne bâtit elle aussi
Les Pays-Bas ne travaillent pas seuls.
L’Allemagne développe openDesk, un environnement libre de bureautique et de collaboration destiné à l’administration publique, par l’intermédiaire du Centre pour la souveraineté numérique de l’administration publique, connu sous le nom de ZenDiS.
Le projet poursuit sa transition vers des déploiements opérationnels.
Le 23 septembre, ZenDiS a annoncé un programme de partenaires permettant aux fournisseurs infonuagiques et aux entreprises de services informatiques d’offrir des services liés à openDesk Enterprise.
Six jours plus tard, le 29 septembre, le groupe Bundesdruckerei et ZenDiS ont annoncé un partenariat stratégique portant sur les infrastructures informatiques souveraines, les modèles d’exploitation, les technologies libres et le développement d’openDesk pour les environnements gouvernementaux ayant des exigences élevées en matière de sécurité.
Ces développements témoignent d’une évolution importante.
Le logiciel libre n’est plus seulement considéré comme une solution moins coûteuse que les logiciels commerciaux.
Il est de plus en plus considéré comme une infrastructure numérique stratégique.
Et le Canada?
Le Canada commence à se poser plusieurs des mêmes questions.
Le Cadre de souveraineté numérique du gouvernement du Canada définit la souveraineté numérique comme la capacité du gouvernement à exercer son autonomie sur son infrastructure numérique, ses données et sa propriété intellectuelle, ainsi qu’à prendre des décisions indépendantes, peu importe l’endroit où les technologies sont développées, hébergées ou soutenues.
Le cadre reconnaît également un élément particulièrement important : la souveraineté numérique va bien au-delà de la simple question de savoir où les données sont stockées.
Elle englobe la résilience opérationnelle, les chaînes d’approvisionnement, l’intégrité des systèmes et le contrôle institutionnel.
Et le logiciel libre fait explicitement partie de cette discussion.
Le cadre fédéral indique que les travaux futurs examineront comment les solutions libres peuvent soutenir de façon responsable la prestation des services gouvernementaux, la transparence, l’interopérabilité et la continuité des activités. Il aborde également la réduction de la dépendance envers les technologies propriétaires, l’utilisation de formats indépendants des fournisseurs et le maintien d’environnements contrôlés par le gouvernement du Canada.
C’est important.
Parce que la question centrale de la souveraineté numérique n’est pas de savoir si les technologies étrangères sont intrinsèquement mauvaises.
Elles ne le sont pas.
La véritable question est de savoir si le Canada conserve des choix réels.
La souveraineté, c’est avoir le choix
Un pays ne devient pas numériquement souverain simplement parce qu’il déplace un serveur dans un centre de données canadien.
Si les systèmes d’exploitation, les plateformes infonuagiques, les systèmes d’identité, les outils de collaboration, les formats de documents et l’infrastructure administrative qui soutiennent ces services demeurent dépendants de technologies qu’il est pratiquement impossible de remplacer, la souveraineté demeure limitée.
Une véritable résilience exige des options.
Un gouvernement peut-il migrer ses données?
Peut-il changer de fournisseur?
Peut-il examiner le logiciel essentiel qu’il utilise?
Ses systèmes peuvent-ils communiquer au moyen de normes documentées?
Une autre organisation pourrait-elle maintenir la technologie si le fournisseur original disparaissait?
Les services essentiels pourraient-ils continuer de fonctionner si les circonstances commerciales, politiques ou géopolitiques changeaient soudainement?
Ces questions ne sont plus théoriques.
Les gouvernements eux-mêmes commencent à les poser.
Le Cadre de souveraineté numérique du Canada identifie notamment les chaînes d’approvisionnement mondiales, les interruptions de service, la perte d’accès à certaines plateformes, les juridictions étrangères et la concentration des fournisseurs parmi les risques dont le gouvernement doit tenir compte.
Le logiciel libre ne peut pas éliminer tous ces risques.
Mais il peut offrir aux gouvernements quelque chose d’extrêmement précieux :
une stratégie de sortie.
Le Canada et l’Allemagne discutent déjà
Il existe une autre raison pour laquelle les développements européens devraient intéresser le Canada.
Le Canada et l’Allemagne ont lancé en février 2026 l’Alliance pour les technologies souveraines afin de renforcer leur coopération dans le domaine des technologies souveraines et de réduire certaines dépendances technologiques stratégiques.
La première rencontre des coprésidents de l’Alliance a eu lieu à Montréal en septembre.
Les deux pays travaillent à élargir éventuellement l’Alliance à d’autres partenaires de confiance. La coopération porte initialement sur des domaines comprenant notamment l’intelligence artificielle souveraine, l’infrastructure numérique et les technologies avancées.
Parallèlement, le Canada commence à investir dans des technologies ouvertes plus près de chez nous.
Lors de ALL IN 2026, Mila, Mozilla et Hypertec ont annoncé leur intention de créer un consortium canadien d’intelligence artificielle à code source ouvert visant à rendre les technologies avancées d’IA plus accessibles tout en donnant aux organisations davantage de choix et de contrôle sur leurs technologies et leurs données.
Ce sont des développements encourageants.
Mais la souveraineté numérique ne peut pas s’arrêter à l’intelligence artificielle.
Les systèmes d’exploitation, l’infrastructure infonuagique, les plateformes d’identité, les environnements bureautiques, les systèmes de communication et les écosystèmes de développement logiciel qui soutiennent l’IA sont tout aussi importants.
Le Canada n’a pas besoin de copier l’Europe
Le Canada n’a pas besoin de créer une version canadienne de chaque projet européen.
La souveraineté numérique ne devrait pas non plus devenir un prétexte à l’isolationnisme technologique.
L’informatique moderne repose sur la collaboration internationale.
Linux lui-même constitue peut-être la meilleure démonstration de ce principe : des milliers d’entreprises, de gouvernements, d’organisations et de personnes partout dans le monde collaborent au maintien d’une technologie qu’aucun d’entre eux ne contrôle exclusivement.
C’est précisément pourquoi le logiciel libre et la souveraineté numérique se complètent si bien.
La souveraineté n’exige pas l’isolement.
Elle exige l’autonomie d’agir.
Le Canada devrait pouvoir choisir une technologie propriétaire lorsqu’elle représente la meilleure solution.
Mais il devrait également posséder l’expertise technique, l’infrastructure, les normes ouvertes et les solutions libres nécessaires pour pouvoir choisir autre chose.
Sans solutions de rechange, le choix devient théorique.
Le Canada possède déjà les fondations
Le Canada n’a pas à partir de zéro.
Nous avons des universités et des collèges qui forment des professionnels qualifiés en technologie.
Nous avons des fournisseurs canadiens d’hébergement et d’infrastructure.
Nous avons une expertise en cybersécurité.
Nous avons des développeurs et des communautés du logiciel libre partout au pays.
Nous avons des entreprises qui développent des produits et des services autour de Linux, Kubernetes, de l’infonuagique et des technologies ouvertes.
Et surtout, les politiques technologiques fédérales reconnaissent déjà le logiciel libre.
Le Cadre de l’architecture intégrée du gouvernement du Canada demande aux organisations d’envisager des solutions libres réutilisables et de contribuer leurs améliorations aux communautés du logiciel libre.
Ce qu’il faut maintenant, c’est relier ces éléments.
L’approvisionnement gouvernemental, l’éducation, le développement de la main-d’œuvre, les entreprises technologiques canadiennes et la communauté du logiciel libre ne devraient pas fonctionner comme des conversations distinctes.
La souveraineté numérique nécessite un écosystème.
Une occasion pour le Canada
Imaginons un écosystème technologique canadien du secteur public dans lequel les systèmes gouvernementaux utilisent de plus en plus des normes ouvertes et des formats de données portables.
Un écosystème où des entreprises canadiennes peuvent offrir du soutien et de l’hébergement pour les infrastructures gouvernementales libres.
Où les collèges et les universités enseignent des technologies réellement utilisées dans des environnements gouvernementaux souverains.
Où les étudiants peuvent examiner le même code, y contribuer et acquérir de l’expérience avec les logiciels utilisés par les institutions publiques.
Où les investissements gouvernementaux dans les logiciels peuvent produire du code que les municipalités, les provinces, les écoles, les organismes sans but lucratif et les entreprises canadiennes peuvent réutiliser.
Et où les gouvernements canadiens conservent des solutions de rechange crédibles lorsqu’ils négocient avec les plus grandes entreprises technologiques du monde.
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