La souveraineté numérique passe rapidement du statut de simple enjeu de politique publique à celui de priorité stratégique.

Les gouvernements se posent des questions de plus en plus importantes : qui contrôle nos données? Où se trouvent nos infrastructures numériques essentielles? À quelles lois sont-elles assujetties? Que se passe-t-il si l’accès à un fournisseur technologique étranger est interrompu, restreint ou devient politiquement complexe?

Mais une autre question mérite tout autant notre attention :

Qui contrôle les logiciels qui font fonctionner notre infrastructure numérique?

Partout en Europe, des gouvernements commencent à répondre à cette question en plaçant le logiciel libre au cœur de leurs stratégies de souveraineté numérique.

Le Canada devrait y porter attention.

L’Europe établit un lien entre logiciel libre et souveraineté

La nouvelle stratégie de l’Union européenne en matière de logiciel libre inscrit directement les technologies ouvertes dans son objectif plus large de souveraineté technologique.

L’objectif va bien au-delà de la réduction des coûts de licences logicielles.

La Commission européenne considère le logiciel libre comme un moyen de réduire la dépendance envers les technologies non européennes, d’accroître le contrôle sur les infrastructures numériques essentielles, d’améliorer la transparence et la sécurité, de stimuler la concurrence et de favoriser des écosystèmes technologiques européens durables.

La stratégie cible notamment les systèmes d’exploitation, l’infonuagique, l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les technologies utilisées dans les milieux de travail comme domaines prioritaires de développement et d’investissement en logiciel libre.

Cette distinction est importante.

L’Europe considère de plus en plus le logiciel libre non seulement comme un modèle de développement logiciel, mais comme une infrastructure numérique stratégique.

L’Observatoire Open Source de la Commission européenne a renforcé cette orientation lors d’un webinaire tenu le 24 septembre sur le logiciel libre dans les administrations publiques. Les participants ont notamment abordé la réforme des marchés publics, les normes ouvertes, les bureaux de programmes de logiciels libres, les dépôts de logiciels vérifiés, la formation ainsi que la nécessité de développer les compétences requises pour exploiter des technologies ouvertes.

La dépendance envers certains fournisseurs et le manque de connaissances spécialisées ont été identifiés comme des obstacles importants.

La solution n’est pas d’abandonner les technologies développées ailleurs ni de rechercher une autonomie technologique absolue. Il s’agit plutôt de développer la capacité d’exploiter des systèmes essentiels sans dépendre entièrement d’un seul fournisseur.

Voilà à quoi ressemble une véritable souveraineté numérique.

Le Canada se pose plusieurs des mêmes questions

Le Canada n’ignore pas la question de la souveraineté numérique.

Le gouvernement du Canada définit maintenant la souveraineté numérique comme sa capacité à exercer son autonomie sur les infrastructures numériques, les données et la propriété intellectuelle, et à prendre des décisions indépendantes concernant ses actifs numériques, peu importe où les technologies sont développées, hébergées ou prises en charge.

Fait important, le cadre canadien reconnaît que la souveraineté numérique va au-delà de l’emplacement physique des données.

Elle englobe notamment la résilience opérationnelle, les chaînes d’approvisionnement, les compétences de la main-d’œuvre, l’interopérabilité, le contrôle institutionnel et la capacité de continuer à exploiter les systèmes essentiels.

Le cadre reconnaît également les risques associés à une dépendance excessive envers les technologies propriétaires.

Il évoque notamment l’utilisation éventuelle de formats indépendants des fournisseurs et d’environnements contrôlés par le gouvernement, tout en indiquant que le gouvernement du Canada examinera comment les solutions à code source ouvert peuvent soutenir la prestation de services, la transparence, l’interopérabilité et la continuité des opérations.

Il s’agit d’une reconnaissance importante.

Mais cette reconnaissance devra éventuellement se traduire en actions concrètes.

Un centre de données canadien ne suffit pas

Le Canada accorde, à juste titre, une attention considérable à la résidence des données, à la souveraineté infonuagique et aux infrastructures informatiques nationales.

Ces investissements sont importants.

Un nouvel exemple nous vient cette semaine du Québec.

Lors de Convergence 2026 à Québec, l’entreprise technologique canadienne Micrologic a annoncé son Coffre-fort numérique souverain canadien, conçu pour conserver au Canada, sous juridiction canadienne, des copies protégées des données des organisations.

De tels projets renforcent l’infrastructure numérique nationale et améliorent notre résilience.

Mais la souveraineté des infrastructures ne suffit pas, à elle seule, à assurer une véritable souveraineté numérique.

Un serveur peut physiquement se trouver au Canada.

Les données qu’il contient peuvent demeurer sous juridiction canadienne.

L’électricité qui l’alimente peut provenir d’un fournisseur canadien.

Pourtant, le système d’exploitation, la plateforme de gestion infonuagique, les mécanismes d’authentification, les logiciels de productivité et d’autres composantes essentielles peuvent toujours dépendre de technologies contrôlées par des fournisseurs étrangers.

L’endroit où la technologie est hébergée compte. Mais notre capacité à la comprendre, à l’entretenir, à la modifier et à l’exploiter compte tout autant.

C’est ici que le logiciel libre devient stratégiquement important.

Le logiciel libre offre des options

Le logiciel libre ne crée pas automatiquement la souveraineté.

Le simple fait d’avoir accès au code source ne rend pas soudainement un gouvernement indépendant.

Les logiciels doivent toujours être entretenus. Les vulnérabilités de sécurité doivent être corrigées. Les infrastructures doivent être exploitées. Les projets nécessitent une gouvernance durable. Et les organisations ont besoin de personnes possédant les compétences nécessaires pour déployer et soutenir ces technologies.

Mais le logiciel libre offre quelque chose de stratégiquement précieux :

des options.

Les normes ouvertes et les logiciels libres peuvent faciliter le passage d’un fournisseur à un autre, permettre l’audit des technologies, favoriser l’entretien des systèmes à l’interne, développer l’expertise nationale et éviter qu’un seul fournisseur contrôle une composante essentielle de l’infrastructure gouvernementale.

Cela ne signifie pas que tous les systèmes propriétaires doivent être remplacés.

La souveraineté numérique ne devrait pas devenir une bataille idéologique entre logiciels propriétaires et logiciels libres.

Les gouvernements doivent utiliser les technologies qui servent le mieux la population canadienne.

Mais lorsque deux technologies peuvent remplir la même fonction, des facteurs comme l’interopérabilité, l’indépendance envers les fournisseurs, la maintenabilité à long terme, les capacités nationales et la souveraineté technologique devraient faire partie du processus décisionnel.

Les marchés publics constituent l’un des outils les plus puissants dont disposent les gouvernements pour influencer les écosystèmes technologiques.

L’Europe le reconnaît de plus en plus.

Le Canada devrait en faire autant.

La souveraineté exige des compétences

Un autre aspect de cette discussion est parfois négligé.

La souveraineté numérique ne peut pas simplement être achetée.

Elle exige des personnes qualifiées.

Un pays ne peut pas exercer un véritable contrôle sur son infrastructure numérique s’il ne dispose pas d’un nombre suffisant de personnes capables de l’exploiter.

Les administrateurs de systèmes Linux, les professionnels de la cybersécurité, les ingénieurs DevOps, les spécialistes de l’infonuagique, les ingénieurs d’infrastructure, les développeurs de logiciels, les spécialistes de l’automatisation et les contributeurs aux projets libres font tous partie de l’infrastructure humaine nécessaire à la souveraineté numérique.

Si le Canada souhaite exercer un plus grand contrôle sur son avenir numérique, il doit également investir dans la main-d’œuvre capable de bâtir et de maintenir cet avenir.

Cela signifie investir dans l’éducation.

Dans la formation.

Dans la création de parcours menant aux carrières liées aux technologies ouvertes.

Cela signifie offrir aux étudiants, aux travailleurs et aux organisations des occasions d’acquérir une expérience pratique avec Linux et les infrastructures ouvertes.

Et cela signifie soutenir les communautés et les organisations canadiennes qui développent déjà cette expertise.

La souveraineté logicielle sans souveraineté des compétences demeure incomplète.

Le Canada a besoin d’une stratégie nationale sur le logiciel libre

Le Canada n’a pas besoin de copier l’Europe.

Nous avons nos propres gouvernements, notre propre secteur technologique, notre propre environnement réglementaire et nos propres réalités économiques.

Mais nous pouvons apprendre de ce que fait l’Europe.

Une approche canadienne pourrait commencer par quelques principes concrets :

  • Établir une stratégie nationale sur le logiciel libre pour le secteur public fédéral.
  • Exiger que les solutions libres soient sérieusement prises en considération dans les processus d’approvisionnement technologique lorsque cela est approprié.
  • Accroître l’utilisation de normes ouvertes et de formats de données indépendants des fournisseurs.
  • Identifier les secteurs essentiels de l’infrastructure gouvernementale où une dépendance excessive envers un fournisseur unique représente un risque stratégique.
  • Établir ou renforcer des bureaux de programmes de logiciels libres au sein du gouvernement.
  • Créer des dépôts fiables et des cadres de sécurité pour les logiciels libres utilisés dans le secteur public.
  • Encourager la publication en logiciel libre des logiciels développés par le gouvernement lorsque les exigences de sécurité, de confidentialité et d’exploitation le permettent.
  • Investir dans le développement de la main-d’œuvre canadienne spécialisée en Linux, cybersécurité, infonuagique, DevOps et logiciel libre.
  • Soutenir les entreprises et les organisations canadiennes qui offrent des services, des infrastructures et une expertise liés au logiciel libre.
  • Collaborer à l’échelle internationale avec des partenaires de confiance qui développent des infrastructures numériques ouvertes.

Aucune de ces mesures n’exige que le Canada s’isole technologiquement.

Bien au contraire.

Le logiciel libre repose sur la collaboration internationale.

La souveraineté numérique ne signifie pas construire un mur numérique autour du Canada. Elle signifie s’assurer que le Canada conserve un véritable contrôle, les compétences nécessaires et la liberté de choisir dans un monde interconnecté.

La question n’est pas de savoir si le Canada utilise des technologies étrangères

Le Canada continuera d’en utiliser.

Tout comme l’Europe.

Les chaînes d’approvisionnement technologiques modernes sont mondiales, complexes et profondément interconnectées. Une autonomie technologique complète n’est ni réaliste ni nécessairement souhaitable.

La question la plus utile est plutôt la suivante :

Le Canada pourrait-il continuer à exploiter ses services numériques essentiels si sa relation avec un important fournisseur technologique changeait?

Une autre organisation canadienne pourrait-elle maintenir le système?

Le gouvernement pourrait-il déplacer les données?

Un autre fournisseur pourrait-il exploiter l’infrastructure?

Des ingénieurs canadiens pourraient-ils comprendre et modifier le logiciel?

Les services essentiels pourraient-ils continuer de fonctionner?

Voilà des questions de souveraineté.

Et les technologies libres peuvent faire partie de la réponse.

L’avenir numérique du Canada doit inclure le logiciel libre

Le Canada a déjà amorcé la conversation sur la souveraineté numérique.

Nous devons maintenant l’élargir.

Les centres de données canadiens sont importants.

Les infrastructures infonuagiques canadiennes sont importantes.

La juridiction canadienne est importante.

Mais la souveraineté ne peut pas s’arrêter aux murs du centre de données.

Elle doit s’étendre aux logiciels, aux normes, aux compétences et aux connaissances qui permettent à ces systèmes de fonctionner.

L’Europe reconnaît de plus en plus le logiciel libre comme une composante stratégique de la souveraineté technologique.

Le Canada devrait faire de même.

Non pas parce que le logiciel libre est automatiquement meilleur.

Non pas parce que les technologies propriétaires devraient disparaître.

Mais parce qu’un pays souverain devrait toujours préserver sa capacité à comprendre, exploiter, sécuriser et, ultimement, contrôler l’infrastructure numérique dont il dépend.

La souveraineté numérique ne concerne pas seulement l’endroit où fonctionne notre technologie.

Elle concerne notre capacité à conserver les connaissances, les compétences et la liberté nécessaires pour l’exploiter nous-mêmes.

Association Linux du Canada