Les logiciels libres offrent une liberté technologique. Mais sans l'expertise, les infrastructures et l'engagement institutionnel nécessaires pour exercer cette liberté, la souveraineté numérique demeure davantage une aspiration qu'une réalité.

Alors que les gouvernements et les organisations du monde entier réévaluent leur dépendance envers les fournisseurs de technologies étrangers, la souveraineté numérique est devenue un enjeu central des politiques technologiques.

Cette semaine, lors de l'Open Source Summit Europe à Prague, des spécialistes de la Linux Foundation et de la communauté du logiciel libre ont transmis un message important : la souveraineté technologique ne s'obtient pas simplement en adoptant des logiciels libres. Elle exige de véritables choix, une expertise technique et la capacité de fonctionner de manière indépendante.

Pour le Canada, cette distinction mérite une attention particulière.

Linux, Kubernetes, OpenStack et d'innombrables autres technologies libres constituent les fondations permettant de bâtir des infrastructures numériques indépendantes. Toutefois, l'accès au code source ne garantit pas, à lui seul, qu'une organisation — ou même un pays entier — possède les moyens de déployer, d'entretenir, de sécuriser et de contrôler les systèmes dont il dépend.

La véritable souveraineté numérique exige quelque chose de plus fondamental : la capacité de prendre des décisions technologiques indépendantes et de les mettre en œuvre.

La différence entre avoir le choix et pouvoir l'exercer

Lors d'une table ronde à l'Open Source Summit Europe, les participants ont examiné les dépendances auxquelles font face les organisations en matière d'infrastructures infonuagiques, de logiciels, de cybersécurité et de matériel informatique.

L'un des principaux messages était que la souveraineté numérique ne signifie pas nécessairement abandonner tous les fournisseurs de technologies internationaux.

Elle consiste plutôt à s'assurer que des solutions de rechange existent et que les organisations possèdent réellement les moyens de les utiliser.

Une organisation peut exploiter ses applications sur une grande plateforme infonuagique commerciale tout en conservant la capacité technique de les migrer ailleurs. Des technologies ouvertes comme Kubernetes peuvent faciliter cette flexibilité en fournissant une base commune à différents environnements d'infrastructure.

Cependant, la portabilité théorique ne correspond pas toujours à la portabilité réelle.

Les applications peuvent dépendre de services infonuagiques propriétaires, de configurations spécialisées, de consultants externes ou de connaissances opérationnelles détenues par un nombre limité de personnes.

Sans l'expertise nécessaire pour gérer ces dépendances, une organisation pourrait découvrir que sa prétendue liberté de changer de fournisseur est extrêmement limitée.

Une technologie n'est pas véritablement sous votre contrôle si vous ne pouvez pas l'entretenir, la sécuriser ou la déplacer sans la permission ou l'aide d'un tiers.

C'est à ce moment que la souveraineté numérique devient un enjeu de main-d'œuvre et d'éducation, et non simplement une question d'acquisition de logiciels.

L'Europe passe de la discussion à la stratégie

Les plus récentes recherches de Linux Foundation Europe confirment l'importance croissante de cet enjeu.

Publié le 7 octobre, le rapport 2026 State of Open Source in Europe révèle que 94 % des organisations européennes interrogées considèrent la souveraineté numérique comme importante dans leur stratégie technologique, dont 61 % qui la jugent très importante.

Le rapport met également en évidence un écart important entre l'adoption de logiciels libres et la participation aux écosystèmes qui en assurent la pérennité.

Parmi ses conclusions :

  • 31 % des organisations interrogées ne disposent toujours pas d'un cadre officiel de gouvernance des logiciels libres.
  • 48 % maintiennent des versions dérivées privées de projets libres, ce qui entraîne des responsabilités supplémentaires en matière de maintenance.
  • 76 % indiquent que leur participation aux logiciels libres améliore les compétences de leurs équipes d'ingénierie.
  • Les organisations dotées d'une gouvernance mature des logiciels libres déclarent obtenir de meilleurs rendements sur leurs investissements que celles qui ne disposent pas d'un cadre officiel.

Ces résultats illustrent une distinction essentielle.

Utiliser des logiciels libres permet d'accéder à la technologie. Contribuer à leur développement, comprendre leur architecture et participer à leur gouvernance permet aux organisations de développer une influence et une indépendance durables.

L'Europe reconnaît de plus en plus que la souveraineté numérique dépend non seulement des technologies adoptées, mais aussi des communautés, des compétences et des institutions qui les soutiennent.

Le Canada devrait en prendre bonne note.

Les dépendances numériques du Canada méritent un examen approfondi

Le Canada compte des développeurs, des chercheurs, des spécialistes de la cybersécurité, des professionnels des infrastructures et des entreprises technologiques hautement qualifiés.

Nos universités et nos collèges forment des diplômés compétents. Des organisations canadiennes contribuent à des projets internationaux de logiciels libres, et Linux joue déjà un rôle important dans les infrastructures qui soutiennent les entreprises, les établissements de recherche, les télécommunications et les services publics.

Pourtant, des questions importantes demeurent.

Dans quelle mesure les infrastructures numériques essentielles du Canada dépendent-elles de technologies que les organisations canadiennes ne peuvent pas entretenir de façon autonome?

Avec quelle facilité les institutions publiques pourraient-elles migrer leurs systèmes essentiels si leurs fournisseurs actuels modifiaient leurs prix, leurs conditions de licence ou la disponibilité de leurs services?

Les organisations canadiennes possèdent-elles suffisamment d'expertise à l'interne pour évaluer les solutions de rechange, gérer les infrastructures libres et maintenir leur indépendance opérationnelle à long terme?

Et investissons-nous suffisamment dans la formation de la prochaine génération d'administrateurs Linux, d'ingénieurs systèmes, de spécialistes de la cybersécurité et de développeurs de logiciels libres?

Ces questions devraient faire partie de la réflexion plus large du Canada sur la résilience économique, la sécurité nationale, la modernisation du secteur public et l'indépendance technologique.

La souveraineté numérique ne consiste pas à rejeter la coopération internationale.

Elle consiste à faire en sorte que le Canada demeure capable de prendre ses propres décisions.

Les logiciels libres fournissent les fondations — les compétences assurent l'indépendance

Linux et les technologies libres offrent plusieurs avantages importants.

Leur code source peut être examiné, audité, modifié et redistribué conformément à leurs licences respectives. Les normes ouvertes peuvent améliorer l'interopérabilité, tandis que le développement communautaire réduit la dépendance envers un fournisseur unique.

Ces caractéristiques créent des possibilités que les technologies propriétaires n'offrent pas nécessairement dans la même mesure.

Cependant, aucun de ces avantages n'élimine le besoin d'expertise technique.

L'exploitation d'infrastructures Linux à grande échelle exige des administrateurs qui comprennent la sécurité des systèmes, les réseaux, l'automatisation, le stockage, la surveillance et la reprise après sinistre.

La gestion de Kubernetes nécessite des connaissances sur les conteneurs, l'orchestration, les réseaux et les opérations en environnement de production.

La mise en place d'infrastructures infonuagiques souveraines exige une expertise en virtualisation, en gestion des identités, en protection des données et en prestation sécuritaire de services.

Et la maintenance des logiciels libres nécessite des développeurs, des testeurs, des rédacteurs de documentation, des chercheurs en sécurité et des responsables de projets.

Sans investissement dans les personnes, l'adoption des logiciels libres risque de devenir une autre forme de dépendance — cette fois envers des organisations externes chargées de gérer des systèmes supposément indépendants.

Le Canada doit donc considérer le développement des compétences en logiciels libres comme un investissement stratégique plutôt que comme une simple composante facultative de la formation en technologies de l'information.

Cinq priorités concrètes pour le Canada

Une approche canadienne crédible en matière de souveraineté numérique devrait privilégier des capacités mesurables plutôt que des slogans.

1. Renforcer l'enseignement de Linux et des logiciels libres

Les établissements d'enseignement, les organismes de formation et les groupes communautaires devraient multiplier les occasions permettant aux Canadiens d'acquérir une expérience pratique avec Linux, les réseaux, les infrastructures infonuagiques, la cybersécurité, l'automatisation et le développement de logiciels libres.

2. Développer l'expertise interne des institutions publiques

Les ministères et les organismes financés par des fonds publics devraient développer les compétences techniques nécessaires pour évaluer, déployer, entretenir et sécuriser les technologies ouvertes, plutôt que de dépendre exclusivement de fournisseurs de services externes.

3. Faire de l'interopérabilité et de la portabilité des priorités dans les marchés publics

Les achats technologiques du secteur public devraient tenir compte des normes ouvertes, de la portabilité des données, des interfaces transparentes et de stratégies de sortie réalistes. Les organisations devraient comprendre les coûts opérationnels et financiers d'un changement de fournisseur avant de devenir dépendantes d'une plateforme.

4. Soutenir les entreprises et les communautés canadiennes du logiciel libre

Les fournisseurs d'hébergement canadiens, les développeurs de logiciels, les entreprises de cybersécurité, les éducateurs et les communautés du logiciel libre peuvent contribuer à bâtir un écosystème technologique national plus résilient.

Soutenir ces organisations permet de conserver l'expertise au pays et de créer des débouchés pour les travailleurs canadiens du secteur technologique.

5. Participer au développement et à la gouvernance des logiciels libres

Le Canada ne devrait pas se limiter à utiliser des logiciels développés ailleurs.

Les organisations canadiennes peuvent contribuer au code, à la documentation, aux améliorations de sécurité, aux essais, au financement et à la gouvernance des projets internationaux dont elles dépendent.

Une participation significative renforce à la fois les capacités techniques du Canada et l'écosystème mondial du logiciel libre.

Le rôle de l'Association Linux du Canada

L'Association Linux du Canada a été créée pour faire progresser Linux et les technologies libres grâce à l'éducation, au développement communautaire, au partage des connaissances et à la collaboration.

Ces activités sont directement liées au défi plus vaste de la souveraineté numérique.

En soutenant les groupes d'utilisateurs Linux, en faisant connaître les ressources libres, en encourageant l'éducation technologique et en établissant des liens entre les organisations canadiennes, l'Association cherche à renforcer les fondations sur lesquelles une plus grande indépendance technologique peut être bâtie.

Notre travail comprend également des efforts visant à rapprocher le milieu de l'éducation, l'industrie et le développement de la main-d'œuvre autour des compétences pratiques nécessaires à l'exploitation des infrastructures modernes fondées sur les logiciels libres.

Des initiatives comme la Semaine du logiciel libre 2027, qui se déroulera à l'échelle nationale du 29 août au 4 septembre 2027, avec son événement phare à Saskatoon les 3 et 4 septembre, permettent d'amener ces discussions dans les communautés partout au Canada.

La souveraineté numérique ne devrait pas demeurer un sujet réservé aux bureaux gouvernementaux et aux conférences technologiques.

Elle devrait mobiliser les étudiants, les éducateurs, les développeurs, les entreprises, les institutions publiques et les communautés qui créent et soutiennent les technologies ouvertes.

La souveraineté doit se construire, pas simplement se déclarer

Le message qui ressort de l'Open Source Summit Europe est clair : la souveraineté numérique repose avant tout sur les capacités.

Les logiciels libres rendent l'indépendance technologique possible. Ils ne la garantissent pas automatiquement.

Le Canada possède les talents, les établissements d'enseignement, les entreprises technologiques et les communautés nécessaires pour renforcer sa résilience numérique.

La question est maintenant de savoir si nous développerons ces ressources de manière réfléchie et soutenue.

Cela signifie investir dans la formation technique, soutenir l'expertise nationale, adopter des normes ouvertes, participer au développement mondial des logiciels libres et veiller à ce que les systèmes essentiels demeurent compréhensibles et gérables par les organisations qui en dépendent.

L'objectif n'est pas l'isolement technologique.

L'objectif est une véritable indépendance dans un monde interconnecté.

L'avenir numérique du Canada ne devrait pas dépendre uniquement de notre capacité à accéder à des technologies développées ailleurs. Il devrait également reposer sur les connaissances, les compétences et les infrastructures nécessaires pour maîtriser notre propre destinée technologique.

Voilà la véritable promesse des logiciels libres — et le défi que le Canada doit être prêt à relever.




Sources et lectures complémentaires

  1. InfoQ — Technological Sovereignty Requires Choice, Skills, and Support, Panelists Say During OSS EU (8 octobre 2026)
  2. https://www.infoq.com/news/2026/10/technological-sovereignity-panel/
  3. Linux Foundation — 2026 State of Open Source in Europe (7 octobre 2026)
  4. https://www.linuxfoundation.org/research/world-of-open-source-eu-2026
  5. Commission européenne — Strengthening Europe's Tech Sovereignty (3 juin 2026)
  6. https://commission.europa.eu/news-and-media/news/strengthening-europes-tech-sovereignty-2026-06-03_en



Association Linux du Canada

Faire progresser Linux, les technologies libres, l'éducation et la souveraineté numérique partout au Canada.

https://linuxassociation.ca