Alors qu'Ottawa accroît son soutien fédéral à l'intelligence artificielle, une question essentielle se pose : les investissements publics renforceront-ils l'indépendance technologique du Canada ou accéléreront-ils simplement l'adoption de systèmes que les Canadiens ne maîtrisent pas pleinement?

Par Andre Duttmann | Association Linux du Canada | 14 octobre 2026

Un investissement majeur dans l'avenir de l'IA au Canada

Le 13 octobre 2026, le gouvernement du Canada a annoncé un investissement supplémentaire de 500 millions de dollars sur cinq ans dans l'Initiative régionale en matière d'intelligence artificielle (IRIA), portant le financement fédéral total du programme à 700 millions de dollars.

Annoncée par Evan Solomon, ministre de l'Intelligence artificielle et de l'Innovation numérique, cette bonification vise à accélérer l'adoption de l'IA, à aider les entreprises technologiques canadiennes à commercialiser leurs innovations et à renforcer la compétitivité du pays dans une économie mondiale en pleine transformation.

Cette initiative s'inscrit dans le cadre d'Une IA pour tous, la stratégie nationale canadienne en matière d'intelligence artificielle présentée en juin 2026.

Le financement sera distribué par l'intermédiaire des agences de développement régional du Canada, en accordant une attention particulière à des secteurs comme les soins de santé, l'énergie, les ressources naturelles, les transports, l'agriculture, la fabrication et la robotique.

Cette annonce représente un engagement fédéral important envers l'intelligence artificielle.

Elle soulève également une question qui mérite beaucoup plus d'attention.

Alors que le Canada investit des centaines de millions de dollars dans l'IA, quel rôle les technologies à code source ouvert joueront-elles dans la détermination de ceux qui contrôleront ultimement les systèmes mis en place?

La réponse concerne non seulement les développeurs de logiciels, mais aussi les entreprises canadiennes, les établissements d'enseignement, les gouvernements et l'ensemble de l'économie.

L'adoption de l'IA n'est pas synonyme d'indépendance en matière d'IA

Le Canada possède une longue et solide tradition de recherche en intelligence artificielle. Les chercheurs et les établissements canadiens ont apporté des contributions reconnues à l'échelle internationale à l'apprentissage automatique et au développement des systèmes modernes d'IA.

Cependant, développer une expertise en IA ne signifie pas automatiquement maîtriser les infrastructures nécessaires à son déploiement.

Une organisation peut adopter une solution d'IA, améliorer sa productivité et obtenir des avantages commerciaux mesurables tout en demeurant fortement dépendante d'un fournisseur technologique externe.

Cette dépendance peut concerner les logiciels propriétaires, les infrastructures infonuagiques, les interfaces de programmation d'applications (API), les services de traitement des données ou les modèles d'IA spécialisés.

Aucune de ces approches n'est intrinsèquement inappropriée. Les technologies commerciales et les partenariats internationaux jouent un rôle important dans l'innovation.

Le problème survient lorsque les organisations disposent de peu de moyens concrets pour examiner, modifier, migrer ou maintenir de façon autonome les systèmes dont elles dépendent de plus en plus.

Pour une entreprise canadienne, ces limitations peuvent devenir coûteuses.

Pour les institutions publiques et les exploitants d'infrastructures essentielles, elles peuvent devenir stratégiquement importantes.

C'est pourquoi les investissements en IA devraient être évalués non seulement selon les taux d'adoption et les retombées commerciales, mais également selon leur contribution aux capacités technologiques et à l'indépendance à long terme.

Les fondements à code source ouvert de l'IA moderne

Une grande partie de l'écosystème moderne de l'intelligence artificielle repose déjà sur des logiciels à code source ouvert.

Linux constitue la base des systèmes d'exploitation d'une part importante des infrastructures informatiques mondiales. Des technologies à code source ouvert comme PyTorch, Kubernetes, Python et de nombreuses bibliothèques connexes jouent un rôle essentiel dans le développement, le déploiement et l'exploitation des applications d'IA.

Ces technologies soutiennent les établissements de recherche, les jeunes entreprises, les grandes organisations et les environnements infonuagiques.

Leur importance dépasse largement les économies de coûts.

Les licences de logiciels libres peuvent offrir aux organisations la liberté d'examiner les logiciels, d'en modifier le fonctionnement, de les adapter à des besoins particuliers et de maintenir leurs systèmes sans dépendre exclusivement d'un fournisseur unique.

Les normes ouvertes peuvent également améliorer l'interopérabilité et faciliter le passage d'un fournisseur technologique à un autre.

Il faut toutefois établir une distinction importante.

Un système d'IA fonctionnant sous Linux n'est pas nécessairement un système d'IA à code source ouvert.

De même, un modèle présenté comme ayant des poids ouverts peut tout de même être soumis à des restrictions qui l'empêchent de répondre aux définitions reconnues du logiciel libre.

Les licences logicielles, l'accès aux composants des modèles, la gouvernance des données, la propriété des infrastructures et la maîtrise opérationnelle constituent des considérations distinctes.

Une véritable indépendance technologique exige d'examiner l'ensemble de la pile technologique plutôt que de présumer qu'un seul composant ouvert rend tout le système ouvert.

Ce que l'annonce fédérale établit — et ce qu'elle n'établit pas

L'Initiative régionale en matière d'intelligence artificielle bonifiée définit trois grandes priorités :

  • Aider les entreprises et les organisations canadiennes à adopter les technologies d'IA.
  • Soutenir les entreprises canadiennes spécialisées en IA dans la commercialisation et l'expansion de leurs produits.
  • Renforcer les organisations régionales qui offrent un soutien technique et commercial à l'écosystème de l'IA.

Ces objectifs sont légitimes et potentiellement très utiles.

L'annonce fédérale établit également un lien explicite entre le développement de l'IA et la souveraineté économique canadienne, en soulignant l'importance de conserver les technologies, les talents et les retombées économiques au Canada.

Ce que l'annonce n'établit pas, c'est une exigence nationale particulière imposant aux projets d'utiliser des logiciels libres, de publier du code réutilisable, d'adopter des normes ouvertes ou de démontrer leur indépendance à l'égard des fournisseurs de technologies propriétaires.

Cela ne signifie pas que les projets à code source ouvert sont exclus.

En effet, les objectifs généraux du programme pourraient permettre de soutenir des initiatives fondées sur des technologies ouvertes, à condition qu'elles respectent les critères d'admissibilité et les exigences de financement applicables.

Mais l'admissibilité est différente d'une priorité stratégique.

Si l'on souhaite que les logiciels libres contribuent véritablement à la souveraineté canadienne en matière d'IA, cette contribution devrait être clairement prise en compte dans la conception des programmes, les critères d'évaluation et les résultats mesurables.

Il s'agit d'une occasion que les décideurs publics devraient examiner à mesure que l'initiative bonifiée progresse.

Les investissements publics devraient créer des capacités durables au bénéfice de la collectivité

Le financement public de l'innovation technologique devrait produire des avantages qui dépassent les décisions d'achat individuelles.

Prenons deux projets hypothétiques.

Le premier aide une organisation canadienne à s'abonner à un service d'IA propriétaire. Ce service améliore l'efficacité et génère des gains de productivité mesurables.

Le deuxième aide une organisation canadienne à développer et à déployer une solution d'IA utilisant des technologies ouvertes, à former du personnel technique canadien, à documenter sa mise en œuvre et à contribuer des améliorations réutilisables à l'ensemble de l'écosystème.

Les deux projets peuvent mériter un soutien.

Toutefois, le deuxième présente la possibilité de créer des avantages supplémentaires : une expertise transférable, des composants techniques réutilisables, une dépendance réduite envers les fournisseurs et des connaissances dont d'autres organisations canadiennes pourront profiter.

Ces avantages ne doivent pas être présumés automatiquement. Ils dépendent de la qualité de la mise en œuvre, des modalités de licence, de la documentation, de la gouvernance et de la maintenance continue.

Ils démontrent néanmoins pourquoi l'évaluation des projets d'IA financés par des fonds publics devrait aller au-delà de l'adoption immédiate.

Le Canada devrait mesurer non seulement la quantité d'IA qu'il utilise, mais aussi l'ampleur des capacités durables qu'il développe.

La question de la main-d'œuvre ne peut être ignorée

Les ambitions canadiennes en matière d'IA comportent une autre dimension qui reçoit moins d'attention que les annonces d'investissements.

Qui construira, déploiera, sécurisera et maintiendra ces systèmes?

L'intelligence artificielle dépend d'une vaste main-d'œuvre technique.

Derrière une application d'IA se trouvent des systèmes d'exploitation, des infrastructures réseau, des bases de données, des plateformes de stockage, des environnements de conteneurs, des outils d'automatisation, des mécanismes de cybersécurité et des systèmes de surveillance.

Bon nombre de ces technologies sont étroitement liées à Linux et à l'écosystème plus large des logiciels libres.

Le Canada a besoin de plus que des chercheurs en IA et des développeurs d'applications.

Il a également besoin d'administrateurs de systèmes Linux, d'ingénieurs en infrastructure, de spécialistes DevOps, de professionnels de la cybersécurité, d'ingénieurs en infonuagique et de formateurs techniques.

Sans ces compétences, les organisations canadiennes risquent de devenir de plus en plus dépendantes de fournisseurs externes pour l'exploitation et la maintenance de leurs propres environnements d'IA.

Le développement d'une expertise nationale constitue donc un élément essentiel de la résilience technologique.

Il représente également une occasion de relier les investissements en IA au développement de la main-d'œuvre, à l'enseignement postsecondaire, à la formation industrielle et à l'apprentissage communautaire.

Pour l'Association Linux du Canada, ce lien revêt une importance particulière.

Promouvoir l'éducation à Linux et aux logiciels libres n'est pas une activité distincte des ambitions canadiennes en matière d'IA. Cela fait partie de la construction des fondements techniques nécessaires pour les soutenir.

Des possibilités pour les développeurs, les éducateurs et les organismes sans but lucratif canadiens

L'initiative bonifiée ne s'adresse pas exclusivement aux entreprises d'IA déjà établies.

Les renseignements fédéraux sur le programme prévoient du soutien à l'adoption de l'IA, à sa commercialisation et aux organisations qui renforcent les écosystèmes régionaux de l'IA.

Selon la région et le volet de financement, les participants admissibles peuvent comprendre des organismes sans but lucratif, des établissements d'enseignement, des incubateurs, des associations industrielles et des consortiums.

Les exigences particulières varient considérablement.

Par exemple, Développement économique Canada pour les Prairies (PrairiesCan) considère certains organismes sans but lucratif et certaines associations industrielles comme des demandeurs potentiellement admissibles, tandis que d'autres agences régionales imposent des exigences différentes en matière de fonctionnement, de personnel, de finances et de projets.

Cela crée des possibilités qui méritent d'être examinées par les organisations capables de réaliser des projets substantiels et mesurables liés à l'IA.

Les initiatives potentielles à code source ouvert pourraient notamment comprendre :

  • Une formation pratique sur les infrastructures d'IA reposant sur Linux et les technologies ouvertes.
  • Le développement collaboratif d'outils réutilisables pour les entreprises canadiennes.
  • Une assistance technique destinée aux organisations souhaitant déployer l'IA sur des infrastructures qu'elles maîtrisent.
  • Des ressources ouvertes portant sur la sécurité, la gouvernance et le déploiement de l'IA.
  • Des partenariats réunissant les établissements d'enseignement, les employeurs et les communautés technologiques.

Il s'agit d'applications potentielles des objectifs du programme, et non d'annonces de projets approuvés ni de garanties de financement.

L'enjeu plus large est que les organisations canadiennes du secteur des logiciels libres devraient participer aux discussions sur les investissements en IA plutôt que de laisser la stratégie nationale être façonnée exclusivement par les grands fournisseurs commerciaux de technologies.

Cinq questions que le Canada devrait se poser

À mesure que l'Initiative régionale en matière d'intelligence artificielle prend de l'expansion, cinq questions méritent d'être examinées.

1. Les projets d'IA financés par des fonds publics seront-ils encouragés à utiliser des normes ouvertes?

L'interopérabilité devrait constituer un élément important lorsque les investissements publics soutiennent l'adoption de technologies à long terme.

2. Le développement de logiciels libres et les contributions à ces projets seront-ils reconnus comme des résultats de valeur?

Les logiciels réutilisables, la documentation et les améliorations techniques peuvent créer des avantages qui dépassent le bénéficiaire initial du financement.

3. Les organisations canadiennes conserveront-elles une maîtrise réelle de leurs données et de leurs infrastructures?

La résidence des données ne garantit pas à elle seule l'indépendance technologique. Les droits contractuels, l'accès opérationnel, la sécurité et la capacité de migrer les systèmes sont également importants.

4. Le financement contribuera-t-il à développer la main-d'œuvre technique nécessaire à l'exploitation des systèmes d'IA?

Les compétences en infrastructure, en cybersécurité et en administration de systèmes sont essentielles à une adoption durable de l'IA.

5. Les résultats des investissements publics seront-ils mesurés au-delà de la commercialisation et de l'adoption initiales?

La maintenabilité à long terme, la portabilité, le développement de la main-d'œuvre et les capacités techniques nationales méritent autant d'attention que les résultats économiques.

Ces questions ne constituent pas des arguments contre les technologies propriétaires.

Elles visent plutôt à garantir que l'innovation soutenue par des fonds publics laisse au Canada de véritables possibilités de choix.

Un rôle pour la communauté canadienne des logiciels libres

La communauté canadienne des logiciels libres a une occasion importante de contribuer à la prochaine étape du développement de l'IA au pays.

Les développeurs, les éducateurs, les chercheurs, les groupes d'utilisateurs Linux, les entreprises et les organismes sans but lucratif possèdent collectivement une expertise pratique considérable dans la construction et la maintenance de systèmes technologiques complexes.

Cette expertise devrait être représentée dans les discussions sur les infrastructures d'IA, la formation, les marchés publics et les investissements gouvernementaux.

L'Association Linux du Canada soutient une approche neutre à l'égard des fournisseurs, qui reconnaît les contributions des acteurs commerciaux comme celles des communautés.

L'objectif ne devrait pas être d'exclure les solutions propriétaires, mais de veiller à ce que les technologies ouvertes soient considérées équitablement et que les organisations canadiennes comprennent les conséquences à long terme de leurs choix technologiques.

Les logiciels libres ne constituent pas une solution universelle à tous les défis associés à l'intelligence artificielle.

Ils offrent néanmoins des mécanismes importants pour favoriser la transparence, la collaboration, l'interopérabilité et l'indépendance technologique.

Ces mécanismes méritent une place dans la stratégie nationale canadienne en matière d'IA.

La véritable mesure du succès

L'investissement supplémentaire de 500 millions de dollars du Canada dans l'intelligence artificielle constitue une évolution importante.

Le défi consiste maintenant à faire en sorte que ce financement produise davantage qu'une dépendance accrue envers des technologies développées, exploitées et contrôlées ailleurs.

Une politique d'IA réussie devrait aider les entreprises canadiennes à innover, soutenir les entreprises nationales, développer une main-d'œuvre qualifiée et renforcer la capacité du pays à prendre des décisions technologiques indépendantes.

Les technologies à code source ouvert peuvent contribuer de manière significative à chacun de ces objectifs.

Mais cette contribution ne se concrétisera pas simplement parce que Linux et les outils à code source ouvert sont déjà largement utilisés dans l'écosystème de l'IA.

Elle exige une attention délibérée aux marchés publics, aux normes techniques, au développement de la main-d'œuvre, à la gouvernance et à la valeur à long terme de l'innovation soutenue par des fonds publics.

Le Canada investit 700 millions de dollars dans l'avenir de l'intelligence artificielle.

La question est de savoir si cet investissement aidera également les Canadiens à construire, comprendre, maintenir et maîtriser les technologies dont dépend de plus en plus leur avenir.

C'est une conversation à laquelle la communauté canadienne des logiciels libres devrait contribuer activement.


L'Association Linux du Canada est un organisme sans but lucratif constitué sous le régime fédéral, qui se consacre à la promotion de Linux, des logiciels libres, de l'éducation, de la collaboration communautaire et de l'indépendance technologique partout au Canada.

Pour en savoir plus : https://linuxassociation.ca.