Par Andre Duttmann



Ça fait déjà un bon moment qu'on parle de souveraineté numérique au Canada. Quand on pense à l'infonuagique, à l'intelligence artificielle, à la cybersécurité et aux télécommunications, ce sont généralement ces sujets qui reviennent dans nos discussions.

Mais on parle beaucoup moins des systèmes d'exploitation qui font fonctionner les ordinateurs utilisés dans nos institutions gouvernementales.

Une nouvelle étude canadienne veut changer ça.

Joshua M. Pearce, de l'Université Western, croit que le Canada pourrait faire mieux. Il a publié une étude qui examine si le Canada devrait développer sa propre distribution Linux nationale. Son étude explique en détail comment nous pourrions réduire notre dépendance aux systèmes d'exploitation de fournisseurs tiers qui ne sont pas développés au Canada.

Son étude avance non seulement que nous pourrions économiser des centaines de millions de dollars au cours des dix prochaines années, mais aussi que nous pourrions renforcer notre souveraineté numérique en faisant ce choix.

Pouvons-nous vraiment nous considérer comme souverains sur le plan numérique quand nous dépendons autant de systèmes d'exploitation que nous ne contrôlons pas?

Le système d'exploitation

La souveraineté numérique est un objectif que de nombreux pays cherchent à atteindre. Que ce soit en stockant leurs données sur leur propre territoire, en possédant leurs infrastructures ou en contrôlant les renseignements qui peuvent sortir de leurs frontières.

Toutes ces choses sont importantes. Mais le système d'exploitation que nous utilisons joue un rôle dans plusieurs de ces aspects.

Actuellement, le Canada utilise de nombreux systèmes d'exploitation de fournisseurs tiers sur ses ordinateurs. La plupart proviennent d'entreprises étrangères.

Ça ne veut pas dire que ces ordinateurs ne sont pas sécuritaires ou qu'ils ne conviennent pas à une utilisation dans le secteur public. Les systèmes d'exploitation commerciaux présentent plusieurs avantages.

Mais ça soulève des questions qu'il faut se poser.

Quel contrôle avons-nous réellement sur nos propres infrastructures? Pendant combien de temps pouvons-nous nous permettre de continuer à utiliser ces produits? Que se passe-t-il si une entreprise décide de ne plus nous les vendre?

Si votre entreprise dépend d'un produit qu'elle ne peut pas facilement remplacer, elle se retrouve à la merci de son fournisseur. C'est ce qu'on appelle la dépendance envers un fournisseur, ou vendor lock-in.

Cette dépendance peut toucher n'importe quelle entreprise. Mais quand c'est notre gouvernement qui en dépend, les questions deviennent beaucoup plus importantes.

Développer une distribution Linux nationale

L'étude de Pearce ne propose pas de créer un nouveau système d'exploitation à partir de zéro.

Il suggère plutôt de baser notre distribution sur Debian, un système d'exploitation libre déjà bien établi.

Debian offre une grande variété de logiciels. Il possède une importante communauté d'utilisateurs et de développeurs qui travaillent à le maintenir à jour et à assurer sa sécurité.

En développant une distribution Linux nationale, nous pourrions commencer à adapter notre système d'exploitation aux besoins de notre secteur public.

Nous pourrions avoir davantage de contrôle sur la façon dont nos systèmes sont mis à jour et entretenus.

Et nous n'aurions pas besoin de nous couper du reste du monde pour autant.

Le logiciel libre nous permet de bâtir sur le travail des autres. Nous pourrions apprendre des pays qui ont déjà développé leurs propres distributions Linux et les aider à améliorer les leurs.

Avoir une souveraineté numérique ne veut pas dire qu'il faut tout faire soi-même.

Il faut simplement avoir la capacité de le faire.

Combien le Canada pourrait-il économiser?

Comme mentionné plus tôt, nous pourrions économiser entre 350 et 965 millions de dollars canadiens au cours des dix prochaines années, selon une estimation en valeur actualisée.

Le coût initial est estimé entre 23 et 43 millions de dollars canadiens, répartis sur deux ans.

Même si ces chiffres sont impressionnants, il ne faut pas les considérer comme des faits établis.

Ce sont des prévisions basées sur des calculs et sur l'expérience d'autres pays qui ont entrepris des projets semblables. Nous ne sommes pas actuellement en train de remplacer les systèmes d'exploitation du gouvernement du Canada.

Changer de système d'exploitation, ce n'est pas simplement arrêter de payer des licences.

Il y a beaucoup de coûts à considérer lorsqu'on passe à un nouveau système.

Il faut savoir quelles applications et quels équipements peuvent être migrés. Lesquels devront continuer à fonctionner sur l'ancien système. Il faudra former les employés. Apprendre à utiliser et à gérer le nouveau système. Créer de nouvelles politiques de sécurité. Entretenir les anciennes applications, et bien plus encore.

Selon l'environnement dans lequel on travaille, la migration peut être très simple ou très compliquée.

Il y a beaucoup de variables à considérer quand on veut déterminer combien on pourrait économiser. Il faut examiner le cycle de vie complet d'un changement de système d'exploitation et calculer ce que ça coûte réellement.

Cela dit, nous pourrions économiser beaucoup d'argent en intégrant davantage de logiciels libres dans notre quotidien.

Nous ne sommes pas le seul pays à le faire

De nombreux pays ont déjà commencé à utiliser Linux et des logiciels libres sur leurs ordinateurs.

La France fait migrer sa Gendarmerie vers Linux depuis plusieurs années. Avec son projet GendBuntu, elle a fait beaucoup de chemin.

L'Allemagne a également entrepris plusieurs initiatives. De sa migration bien connue vers Linux à Munich, appelée LiMux, jusqu'à la création de son Centre pour la souveraineté numérique.

Des pays comme l'Inde et la Corée du Sud ont aussi développé des distributions Linux pour leurs citoyens.

Nous savons donc que c'est possible. Mais nous savons aussi qu'il y a de nombreux obstacles à surmonter lorsqu'on change de système d'exploitation.

La volonté politique. La compatibilité des applications. La formation des utilisateurs, et bien d'autres choses. Certains projets ont connu beaucoup de succès, tandis que d'autres ont eu de la difficulté à implanter Linux.

Peu importe la direction que prendra le Canada, nous devons comprendre qu'il faudra du temps. Et des efforts pour bien intégrer Linux dans notre quotidien.

Pourrions-nous créer notre propre organisation?

Une autre idée intéressante soulevée dans l'étude de Pearce est celle de créer une fondation canadienne pour les systèmes libres et ouverts.

À l'image du ZenDiS allemand, nous pourrions développer notre propre organisation pour favoriser la croissance du logiciel libre au Canada.

Nous pourrions offrir de meilleurs conseils sur les normes à suivre. Sur la façon d'acquérir des produits à code source ouvert, et bien plus encore.

Nous pourrions même nous entraider en travaillant ensemble sur des projets libres.

Une telle organisation aurait besoin d'une direction solide. Nous voudrions nous assurer qu'elle avance dans la bonne direction.

Et pas simplement remplacer un fournisseur par un autre.

Nous voulons offrir plus de choix au Canada.

Développer notre main-d'œuvre

Il y a aussi quelque chose d'autre auquel nous devons penser : notre main-d'œuvre.

Si nous voulons commencer à intégrer Linux davantage dans nos vies, nous aurons besoin de personnes qui savent comment le faire.

Administrateurs Linux. Spécialistes DevOps. Analystes en sécurité. Ingénieurs réseau. Ingénieurs infonuagiques. Spécialistes des conteneurs. Développeurs. La liste est longue.

Nous possédons déjà plusieurs de ces compétences au Canada. Mais nous devrions nous concentrer sur leur développement au sein de notre secteur public.

De nombreuses universités et de nombreux collèges pourraient nous aider. Tout comme les entreprises spécialisées dans ces domaines. Nous pourrions aussi faire appel à nos groupes d'utilisateurs Linux.

C'est quelque chose auquel l'Association Linux du Canada peut contribuer.

En sensibilisant le public à Linux et aux logiciels libres, nous pouvons commencer à développer ces compétences au Canada.

Peu importe le chemin que nous choisirons pour atteindre la souveraineté numérique, nous devrons développer notre bassin de talents.

Si nous voulons être maîtres de notre propre avenir, nous devons savoir réparer ce que nous brisons.

Le Canada utilise déjà des logiciels libres

Le gouvernement du Canada a publié un livre blanc sur son approche « Ouvert par défaut » (Open First). Ce document présente plusieurs avantages de l'utilisation des logiciels libres.

De la réduction de la dépendance envers les fournisseurs jusqu'au développement des entreprises canadiennes. Il y a de nombreux avantages dont nous pouvons profiter grâce aux logiciels libres.

Bien sûr, il y a aussi des inconvénients. Il faut quand même investir de l'argent dans les logiciels libres. Entretenir les logiciels. Former les utilisateurs et assurer le soutien des produits.

Mais il y a beaucoup de choses que nous pouvons faire pour accroître notre utilisation des logiciels libres.

Nous pourrions peut-être commencer par utiliser des logiciels libres pour certaines applications de notre quotidien. Puis publier nos résultats pour que le public puisse les consulter.

Voir combien nous pourrions économiser et quel impact cela pourrait avoir.

Est-ce que tous les ordinateurs doivent fonctionner sous Linux?

Probablement pas.

Si nous voulons atteindre la souveraineté numérique, nous ne devrions pas penser à remplacer tous les systèmes d'exploitation que nous utilisons.

Nous devons plutôt déterminer sur quels ordinateurs nous pouvons installer Linux. Et sur lesquels nous devrons peut-être conserver le système actuel.

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles nous pourrions vouloir garder certains systèmes d'exploitation. Mais si nous pouvons offrir la possibilité de changer, nous devrions le permettre.

En permettant à Linux d'être utilisé sur davantage de nos systèmes, nous pourrons apprendre à mieux le connaître. Et voir s'il répond à nos besoins.

Nous pourrons ensuite prendre des décisions plus éclairées lorsqu'il sera question de changer de système d'exploitation.

Linux ne remplacera pas tout

Mais nous devrions pouvoir choisir le système d'exploitation que nous voulons utiliser.

Je pense que c'est un excellent sujet de discussion. Et j'espère que nous continuerons à en apprendre davantage.

Il existe de nombreuses façons d'améliorer notre souveraineté numérique ici au Canada. Développer notre propre distribution Linux nationale n'est qu'une possibilité parmi d'autres.

En approfondissant nos connaissances des logiciels libres, nous pouvons continuer à découvrir de nouvelles technologies. Et aider notre pays à devenir plus autonome.

L'Association Linux du Canada continuera à faire connaître Linux et les logiciels libres.

Et à aider les autres à découvrir ce qu'ils peuvent accomplir avec ces technologies.

Si le Canada décide de développer sa propre distribution Linux nationale, nous serons là pour appuyer cette décision.




Sources et lectures complémentaires

Joshua M. Pearce — Université Western (2026)

Open Source Digital Sovereignty: The Case for a Canadian National Linux Distribution

https://ssrn.com/abstract=7585538

Joshua M. Pearce — The Conversation (15 octobre 2026)

Canada could save millions by developing its own operating system instead of relying on Microsoft Windows

https://techxplore.com/news/2026-10-canada-millions-microsoft-windows.html

Gouvernement du Canada — Livre blanc « Open First »

Open Source Software Use

https://www.canada.ca/en/government/system/digital-government/digital-government-innovations/open-source-software/open-first-whitepaper/open-first-whitepaper-use.html