Par Andre Duttmann

Nous discutons de l'endroit où nos données sont hébergées, de ceux qui possèdent nos infrastructures infonuagiques et de notre dépendance envers les entreprises technologiques étrangères. Ce sont des discussions importantes, qui deviennent de plus en plus pertinentes.

Mais les événements récents ont mis en lumière un autre aspect de la souveraineté numérique.

Que se passe-t-il lorsque les technologies dont nous dépendons ne sont soudainement plus accessibles?

Pas parce que nos ordinateurs ont cessé de fonctionner. Pas parce que nous avons subi une cyberattaque. Mais simplement parce qu'une décision prise ailleurs a changé notre façon d'utiliser ces technologies.

Cette question n'est plus seulement hypothétique.

Quand les fonctionnalités d'un logiciel deviennent soudainement limitées

En juillet 2026, Microsoft a apporté des changements touchant certaines versions de Microsoft Office utilisées sur des appareils Apple plus anciens.

Les utilisateurs qui ne pouvaient pas mettre leurs logiciels à jour vers des versions prises en charge ont constaté que des applications comme Word, Excel et PowerPoint pouvaient passer à ce que Microsoft appelle un mode de fonctionnalités réduites.

Ils pouvaient toujours ouvrir et consulter leurs documents, mais il n'était plus possible de les modifier, de les enregistrer ou d'en créer de nouveaux.

Microsoft a expliqué que ces changements étaient liés à de nouvelles exigences concernant les certificats de licence et la compatibilité logicielle.

Il existe des raisons techniques derrière de tels changements, et nous ne les remettons pas en question.

Mais réfléchissons à ce que cela signifie du point de vue de l'utilisateur.

Un ordinateur qui fonctionnait hier peut encore être parfaitement fonctionnel aujourd'hui. Les documents sont toujours là. Le matériel n'est pas soudainement devenu défectueux.

Pourtant, la possibilité d'utiliser certaines fonctions logicielles a changé en raison d'une exigence déterminée par le fournisseur.

Pour un particulier, cela peut représenter un inconvénient. Pour une entreprise, une école ou une institution gouvernementale qui exploite des centaines, voire des milliers d'ordinateurs, les conséquences pourraient être beaucoup plus importantes.

Et cela soulève une question toute simple.

Dans quelle mesure contrôlons-nous réellement les technologies dont nous dépendons, mais sur lesquelles nous n'avons pas le dernier mot?

Un exemple plus sérieux : les communications par satellite en Ukraine

Un autre événement récent démontre comment la dépendance technologique peut toucher quelque chose de beaucoup plus essentiel que les logiciels de bureautique.

En octobre 2026, des informations ont fait état de restrictions touchant le système de communications par satellite Starshield utilisé par les forces militaires ukrainiennes. Starshield est un service à vocation militaire développé par SpaceX à partir de technologies apparentées à celles de Starlink.

Selon des reportages de Reuters et d'autres médias, ces restrictions ont touché certaines communications militaires et opérations de drones.

Il ne s'agissait pas d'une interruption complète de l'accès à Internet dans l'ensemble de l'Ukraine. Les limitations signalées concernaient certaines capacités précises du service satellitaire militaire.

Néanmoins, ces restrictions ont eu des conséquences opérationnelles.

Les circonstances entourant ces décisions impliquent des accords gouvernementaux, des opérations militaires et des relations internationales. Nous ne cherchons pas à évaluer ces décisions ni les raisons qui les motivent.

Ce n'est pas l'objectif de cet article.

Ce qui nous intéresse dans cette discussion, c'est la dépendance technologique que cette situation met en évidence.

Lorsque des infrastructures de communication essentielles sont contrôlées à l'extérieur de l'organisation ou du pays qui en dépend, toute modification du service peut avoir des conséquences immédiates.

Peu importe que ces changements découlent d'exigences contractuelles, de limites techniques, de décisions commerciales ou de politiques gouvernementales.

La dépendance demeure.

Et cela nous ramène au Canada.

Et si quelque chose de semblable se produisait ici?

Imaginons un ministère canadien qui dépend presque entièrement d'un seul fournisseur infonuagique étranger.

Ou un hôpital dont les systèmes administratifs reposent sur des logiciels propriétaires nécessitant une validation continue des licences auprès d'un fournisseur externe.

Ou encore une municipalité qui exploite des services essentiels sur une infrastructure difficile à transférer vers un autre fournisseur.

Imaginons maintenant que l'accès à l'un de ces services change de façon inattendue.

Peut-être qu'une entente de licence est modifiée. Peut-être qu'un service est abandonné. Peut-être que la réglementation internationale change ou qu'un fournisseur décide de ne plus prendre en charge certains systèmes.

Les raisons pourraient être tout à fait légitimes.

Mais cela rendrait-il les conséquences moins importantes pour les organisations canadiennes qui dépendent de ces services?

Aurions-nous des solutions de rechange prêtes à être utilisées?

Pourrions-nous déplacer nos données et nos applications ailleurs?

Nos employés posséderaient-ils les connaissances et les outils nécessaires pour maintenir les services essentiels en activité?

Et surtout, combien de temps nous faudrait-il pour reprendre le contrôle?

Ce sont des questions qui méritent une réflexion sérieuse avant qu'une interruption ne survienne.

D'autres pays passent déjà à l'action

Le Canada n'est certainement pas le seul pays à se poser ces questions.

Partout en Europe, des gouvernements et des institutions publiques examinent comment réduire leurs dépendances technologiques et conserver un meilleur contrôle sur leurs infrastructures numériques essentielles.

En Allemagne, le Land de Schleswig-Holstein entreprend une transition de ses postes de travail gouvernementaux, délaissant les produits Microsoft au profit de solutions à code source ouvert, notamment LibreOffice et des systèmes fondés sur Linux.

L'objectif n'est pas simplement de remplacer un logiciel par un autre. Il s'agit d'accroître l'indépendance, d'améliorer l'interopérabilité et de réduire la dépendance à long terme envers des fournisseurs particuliers.

La France explore également des moyens de renforcer le contrôle national sur les données gouvernementales sensibles et les infrastructures infonuagiques.

De son côté, la Cour pénale internationale s'est tournée vers des solutions de rechange aux logiciels de bureautique de Microsoft, notamment la plateforme européenne à code source ouvert openDesk.

Ces initiatives diffèrent par leur portée, leurs motivations et leur mise en œuvre.

Mais elles reposent sur un principe important.

Les organisations reconnaissent de plus en plus que disposer aujourd'hui d'une technologie fiable ne signifie pas nécessairement qu'elles en conserveront le contrôle demain.

Là où le code source ouvert fait la différence

C'est ici que Linux et les technologies à code source ouvert deviennent particulièrement pertinents.

Le code source ouvert ne garantit pas automatiquement la souveraineté numérique.

Un serveur Linux entièrement hébergé sur une infrastructure contrôlée par un fournisseur externe peut lui aussi créer des dépendances. Les applications à code source ouvert peuvent dépendre de services propriétaires, de systèmes d'authentification externes ou d'infrastructures qu'une organisation ne contrôle pas.

La souveraineté numérique va bien au-delà du simple choix d'un système d'exploitation.

Cependant, les technologies à code source ouvert offrent des possibilités que les systèmes propriétaires n'offrent pas toujours.

Les organisations peuvent examiner les logiciels qu'elles utilisent, les maintenir de façon indépendante, les modifier selon leurs besoins et travailler avec différents fournisseurs de services sans nécessairement devoir remplacer la technologie sous-jacente.

Elles peuvent développer leur expertise interne plutôt que de dépendre exclusivement d'un seul fournisseur.

Elles peuvent également collaborer avec des entreprises canadiennes, des établissements d'enseignement et des professionnels des technologies pour développer et maintenir leurs propres capacités.

Cette flexibilité est précieuse.

Non pas parce que toutes les technologies propriétaires sont inadéquates, mais parce que disposer de véritables solutions de rechange réduit les conséquences d'une dépendance envers un fournisseur unique.

Ce que cela signifie pour le Canada

Le Canada possède l'expertise, les établissements d'enseignement, les entreprises technologiques et les communautés du logiciel libre nécessaires pour jouer un rôle beaucoup plus important dans le développement et la gestion de ses propres infrastructures numériques.

Nous comptons déjà, partout au pays, des administrateurs Linux, des développeurs, des spécialistes en cybersécurité, des chercheurs et des organisations qui travaillent avec les technologies ouvertes.

La question est de savoir comment rassembler toutes ces compétences.

Les institutions gouvernementales canadiennes devraient-elles examiner les domaines où des solutions à code source ouvert pourraient réduire les dépendances inutiles?

Devrions-nous investir davantage dans la formation de Canadiens capables d'exploiter et de maintenir nos infrastructures numériques essentielles?

Les entreprises technologiques canadiennes devraient-elles avoir davantage d'occasions de fournir des services fondés sur des normes ouvertes et des systèmes interopérables?

Et la souveraineté numérique devrait-elle occuper une place plus importante dans les décisions d'approvisionnement technologique à long terme des institutions publiques?

Ces questions méritent d'être examinées.

Un nombre croissant de travaux universitaires canadiens se penchent également sur ces possibilités, notamment les recherches du Dr Joshua M. Pearce, de l'Université Western, concernant les avantages potentiels et la faisabilité d'une distribution Linux nationale canadienne.

Ces recherches offrent l'occasion d'étudier les implications techniques, économiques et organisationnelles du développement de capacités nationales plus autonomes.

C'est une discussion qui devrait réunir les gouvernements, l'industrie, le milieu universitaire et la communauté canadienne du logiciel libre.

La souveraineté numérique, c'est avoir le choix

L'Association Linux du Canada ne préconise pas que le Canada cesse d'utiliser des technologies développées à l'extérieur de ses frontières.

La collaboration internationale a toujours joué un rôle important dans le progrès technologique, et le développement du logiciel libre lui-même repose largement sur la coopération entre pays et organisations.

Nous ne critiquons pas non plus les fournisseurs de technologies pour les décisions qu'ils prennent concernant leurs produits, leurs services ou leurs infrastructures.

Les entreprises et les gouvernements doivent composer avec leurs propres exigences juridiques, techniques, commerciales et opérationnelles.

Notre préoccupation est différente.

Nous croyons que le Canada devrait comprendre les dépendances créées par ses choix technologiques et s'assurer que des solutions de rechange raisonnables existent lorsque ces dépendances pourraient avoir des répercussions sur les services essentiels.

Cela signifie soutenir les normes ouvertes, l'interopérabilité, l'expertise nationale et les infrastructures que les organisations canadiennes peuvent maintenir et contrôler.

Cela signifie également considérer non seulement ce qu'une solution technologique peut accomplir aujourd'hui, mais aussi ce qui se produirait si l'accès à cette solution changeait demain.

Et cela signifie reconnaître que la souveraineté numérique ne peut pas être établie du jour au lendemain, particulièrement après des années à construire des systèmes autour de technologies contrôlées ailleurs.

Elle exige de la planification, des investissements, de l'éducation et de la coopération.

La question que nous ne pouvons pas ignorer

Les exemples récents concernant Microsoft et les communications par satellite en Ukraine représentent deux situations très différentes.

L'une concerne la compatibilité logicielle et les licences. L'autre touche des infrastructures de communication essentielles dans le contexte d'un conflit armé.

Il ne faut pas confondre les deux.

Mais ces situations illustrent toutes deux une réalité importante : la possibilité d'utiliser une technologie peut dépendre de décisions prises à l'extérieur du contrôle de ceux qui en dépendent.

Ce n'est pas une accusation. C'est un constat.

Et c'est précisément pourquoi la souveraineté numérique mérite une plus grande attention au Canada.

Nous ne pouvons pas prévoir tous les changements techniques, toutes les décisions commerciales, tous les différends internationaux ni toutes les interruptions qui pourraient survenir.

Mais nous pouvons nous préparer.

Nous pouvons développer des solutions de rechange. Nous pouvons investir dans l'expertise canadienne. Nous pouvons soutenir les technologies à code source ouvert et veiller à ce que nos institutions possèdent les connaissances et les capacités nécessaires pour exploiter leurs systèmes essentiels de façon indépendante lorsque cela devient nécessaire.

L'objectif ne devrait jamais être de nous isoler complètement du reste du monde.

Il devrait être de conserver la liberté de prendre nos propres décisions et la capacité de poursuivre nos activités lorsque les circonstances changent.

La souveraineté numérique ne signifie pas se couper du reste du monde.

Elle signifie s'assurer que personne d'autre ne puisse nous couper l'accès aux technologies dont nous dépendons.