Le Canada investit dans les centres de données nationaux, l’infonuagique et une capacité informatique souveraine. Il s’agit d’un progrès important. Mais l’endroit où se trouve un serveur ne représente qu’une partie d’une question beaucoup plus vaste : qui contrôle réellement l’infrastructure numérique du Canada?

La conversation sur la souveraineté numérique évolue au Canada.

Pendant des années, la souveraineté numérique pouvait sembler être un concept abstrait de politique publique — un sujet principalement discuté par des spécialistes de la cybersécurité, des ministères et des experts en politiques technologiques. Ce n’est plus le cas.

L’infrastructure numérique soutient maintenant pratiquement tous les aspects de la société canadienne. Les soins de santé, les services bancaires, les services gouvernementaux, l’éducation, les transports, les communications, la recherche et les infrastructures essentielles dépendent tous des logiciels, des services infonuagiques, des réseaux et des données.

Le gouvernement du Canada décrit maintenant lui-même la souveraineté numérique en termes simples : le Canada doit conserver le contrôle de ses données, de ses technologies et de ses services numériques essentiels plutôt que de dépendre excessivement d’entreprises, de systèmes ou de lois étrangers.

Il s’agit d’une reconnaissance importante.

Mais cela soulève une autre question fondamentale.

Que signifie réellement « avoir le contrôle »?

Construire des infrastructures au Canada est une étape importante

Le 3 septembre 2026, le gouvernement fédéral a annoncé les Principes du Canada pour le développement responsable des centres de données, établissant un cadre national pour le développement de la capacité des centres de données.

Le gouvernement a reconnu un élément particulièrement important : le Canada dépend actuellement de façon considérable d’infrastructures et de services situés à l’extérieur du pays pour la puissance de calcul, l’infonuagique et le stockage des données nécessaires à l’intelligence artificielle.

L’augmentation de la capacité canadienne peut offrir une meilleure résilience et davantage de choix.

Ces principes vont également au-delà de la simple construction de nouveaux centres de données. Ils abordent notamment les coûts de l’électricité, la consommation d’eau, les répercussions environnementales, la transparence, les avantages pour les collectivités et la valeur stratégique que les projets de centres de données devraient apporter au Canada.

Il s’agit de développements positifs.

Services partagés Canada s’oriente dans une direction semblable. Ses plans pour 2026-2027 comprennent notamment un environnement infonuagique privé souverain sous juridiction canadienne, des capacités de reprise après sinistre situées au Canada, une collaboration avec des fournisseurs canadiens de services infonuagiques ainsi que des efforts visant à réduire la dépendance envers des services hébergés à l’étranger pour les communications sensibles.

Le Canada reconnaît clairement que l’infrastructure numérique est devenue une infrastructure stratégique.

Mais une distinction importante ne doit pas être perdue dans cette discussion :

La résidence des données et la souveraineté numérique ne sont pas la même chose.

Un serveur peut être canadien alors que la dépendance demeure étrangère

Imaginons qu’une application utilisée par une institution publique canadienne soit entièrement hébergée dans un centre de données au Canada.

Ses données demeurent physiquement au Canada.

Cela semble souverain.

Mais posons quelques questions supplémentaires.

À qui appartient le logiciel qui exploite le système? L’organisation peut-elle l’examiner? Peut-elle continuer à exploiter le système de façon indépendante si sa relation avec le fournisseur change? Les fichiers sont-ils conservés dans des formats ouverts qu’un autre système peut comprendre? La charge de travail peut-elle réellement être transférée vers un autre fournisseur? L’organisation contrôle-t-elle ses clés de chiffrement? L’authentification dépend-elle d’une plateforme externe? Que se passe-t-il si les conditions de licence changent radicalement? Que se passe-t-il si le produit est abandonné?

Et peut-être la question la plus simple :

Le Canada pourrait-il maintenir le système en fonctionnement sans le fournisseur?

Si la réponse est non, l’emplacement physique du serveur n’a résolu qu’une partie du problème de souveraineté.

Un centre de données canadien peut protéger la résidence des données au Canada tout en hébergeant un écosystème reposant sur des dépendances technologiques que le Canada ne contrôle pas.

Cela ne signifie pas que le centre de données n’est pas important.

Cela signifie que la souveraineté comporte plusieurs niveaux.

La souveraineté devrait inclure la capacité de partir

Une façon particulièrement utile de réfléchir à la souveraineté numérique consiste à ne pas simplement demander :

« Où se trouve notre technologie? »

Il faudrait plutôt demander :

« Dans quelle mesure sommes-nous libres de prendre une décision technologique différente demain? »

Cette distinction est importante.

Un écosystème numérique sain devrait permettre aux gouvernements, aux entreprises et aux institutions de changer de fournisseur sans devoir tout reconstruire à partir de zéro.

Les données devraient pouvoir être exportées.

Les interfaces devraient être documentées.

Les normes devraient favoriser l’interopérabilité.

Les systèmes ne devraient pas rendre délibérément la migration excessivement difficile ou coûteuse.

Les organisations devraient comprendre les technologies dont dépendent leurs activités essentielles.

Et, lorsque cela est approprié, les logiciels devraient pouvoir fonctionner sur différentes infrastructures plutôt que d’être liés de façon permanente à un seul fournisseur.

Autrement dit, l’une des meilleures mesures de la souveraineté numérique est le choix.

S’il est techniquement ou financièrement impossible de quitter un fournisseur, la souveraineté demeure limitée, peu importe le code postal du centre de données.

C’est ici que le logiciel libre devient stratégiquement important

Le logiciel libre ne devrait pas être présenté comme une exigence selon laquelle le Canada devrait l’utiliser dans toutes les situations. Les logiciels propriétaires ont une place légitime dans les environnements technologiques canadiens, et les décisions d’approvisionnement doivent tenir compte de la sécurité, des capacités, du soutien, des coûts et des exigences opérationnelles.

Cependant, le logiciel libre offre des caractéristiques particulièrement importantes lorsqu’on parle de souveraineté.

Le code source peut être examiné.

Les logiciels peuvent souvent être exploités indépendamment.

Les connaissances peuvent être transférées entre les organisations.

Les normes ouvertes peuvent réduire les obstacles entre les systèmes.

Les communautés et les entreprises canadiennes peuvent développer une expertise autour d’une technologie sans devoir obtenir la permission d’un fournisseur unique.

Et lorsqu’un fournisseur disparaît, change d’orientation ou ne convient plus, l’accès à la technologie sous-jacente ne disparaît pas nécessairement avec lui.

Il ne s’agit pas simplement d’un avantage philosophique.

Il s’agit d’une forme de résilience stratégique.

Fait intéressant, le Canada a déjà commencé à reconnaître ce lien. En juin, le gouvernement du Canada, par l’intermédiaire du Service numérique canadien, a adhéré à la Digital Public Goods Alliance. Les biens publics numériques comprennent notamment les logiciels libres, les données ouvertes, les modèles d’IA ouverts et les normes ouvertes.

Cela offre l’occasion de relier la stratégie canadienne en matière d’infrastructure à une stratégie plus vaste concernant les logiciels.

La propriété canadienne compte — mais l’indépendance technologique aussi

Soutenir les entreprises technologiques canadiennes devrait absolument faire partie de la stratégie numérique du Canada.

Le lancement de Transformation numérique Canada, le 3 septembre, comprenait un engagement visant à utiliser le pouvoir d’achat du gouvernement fédéral de manière plus stratégique afin d’aider les entreprises canadiennes du numérique et de l’intelligence artificielle à tester leurs technologies, à prendre de l’expansion et à les commercialiser. Le gouvernement a explicitement lié ce travail au renforcement de la souveraineté numérique du Canada.

Cela peut contribuer au développement de l’expertise canadienne, des entreprises canadiennes et de la propriété intellectuelle canadienne.

Mais même « acheter canadien » ne peut constituer à lui seul une définition complète de la souveraineté numérique.

Une plateforme propriétaire canadienne peut elle aussi créer une dépendance envers un fournisseur.

À l’inverse, une technologie libre développée à l’étranger peut parfois offrir au Canada beaucoup plus de contrôle opérationnel qu’un produit canadien fermé.

Les questions importantes vont donc au-delà de la nationalité du fournisseur.

Elles concernent le contrôle, la portabilité, l’interopérabilité, la transparence, la juridiction, la résilience et le choix.

La souveraineté est une architecture à plusieurs niveaux

Il peut être utile de considérer la souveraineté numérique comme une architecture composée de plusieurs couches.

À la base se trouve l’infrastructure physique : les centres de données, les réseaux, l’électricité et le matériel informatique.

Vient ensuite la juridiction : quelles lois régissent l’infrastructure et l’information?

Puis vient le contrôle des données : où les renseignements sont-ils stockés, qui peut y accéder et qui contrôle leur chiffrement?

Au-dessus se trouve le logiciel : les systèmes d’exploitation, les plateformes et les applications qui rendent l’infrastructure utile.

Ensuite viennent les normes et les interfaces, qui déterminent si les systèmes peuvent communiquer entre eux et si l’information peut être transférée.

Enfin, il y a les personnes et les compétences : le Canada dispose-t-il de professionnels capables de construire, d’exploiter, d’auditer, de réparer et de remplacer ces technologies?

Une véritable souveraineté numérique exige que nous accordions de l’attention à l’ensemble de cette architecture.

Posséder le bâtiment tout en dépendant entièrement de technologies que nous ne pouvons ni examiner, ni remplacer, ni exploiter indépendamment constituerait une solution incomplète.

Le Canada a l’occasion de bien faire les choses

L’aspect encourageant de la discussion actuelle est que le Canada commence à accorder à l’infrastructure numérique l’importance stratégique qu’elle mérite.

La capacité informatique nationale est importante.

Les centres de données canadiens sont importants.

Les fournisseurs canadiens de services infonuagiques sont importants.

Les entreprises technologiques canadiennes sont importantes.

La protection des renseignements sensibles sous juridiction canadienne est importante.

Ces investissements devraient se poursuivre.

Mais alors que le Canada construit la prochaine génération de son infrastructure numérique, nous devrions également intégrer la liberté de choix dans son architecture.

Cela signifie encourager les normes ouvertes.

Cela signifie considérer les solutions libres lors des processus d’approvisionnement.

Cela signifie exiger une véritable portabilité des données.

Cela signifie éviter une concentration inutile des fournisseurs.

Cela signifie développer l’expertise technique canadienne plutôt que d’externaliser l’ensemble des connaissances institutionnelles.

Et cela signifie évaluer la souveraineté dans l’ensemble de l’écosystème technologique — et non simplement demander où se trouvent physiquement les serveurs.

Le Canada n’a pas besoin de se déconnecter de l’écosystème technologique mondial pour atteindre la souveraineté numérique. Ce ne serait d’ailleurs pas souhaitable.

La souveraineté numérique n’est pas l’isolement numérique.

Elle représente la capacité de participer à cet écosystème mondial à partir d’une position de résilience, de capacité et de choix.

Un centre de données canadien constitue une partie importante de cet avenir.

Mais installer le serveur au Canada n’est que le début.