La souveraineté numérique passe des documents stratégiques aux infrastructures concrètes. La nouvelle initiative suisse en matière de logiciels libres offre au Canada un exemple intéressant de ce à quoi cela peut ressembler.
Depuis des années, les discussions sur la souveraineté numérique semblent souvent théoriques.
Où sont stockées les données gouvernementales? Qui contrôle l’infrastructure? Que se passe-t-il lorsque des services publics essentiels dépendent fortement de technologies fournies par des entreprises établies dans un autre pays? Et peut-être surtout : un gouvernement pourrait-il continuer à fonctionner si l’accès à l’une de ces plateformes était soudainement interrompu?
La Suisse a décidé que ces questions méritaient davantage que des discussions.
Le 2 septembre 2026, la Chancellerie fédérale suisse a annoncé qu’elle allait de l’avant avec un programme visant à créer un environnement de travail numériquement souverain fondé sur des logiciels à code source ouvert. À compter de la fin de 2027, environ 3 000 employés de l’administration fédérale devraient avoir accès à ce nouvel environnement pour les principales fonctions bureautiques.
Cette décision fait suite à une étude de faisabilité visant à déterminer si le travail quotidien de l’administration fédérale pouvait être effectué à l’aide de technologies à code source ouvert.
Sa conclusion générale?
Oui.
Et le Canada devrait y porter attention.
Il ne s’agit pas simplement de remplacer Microsoft
Certains pourraient interpréter cette annonce comme une décision de la Suisse d’abandonner Microsoft 365.
Ce n’est pas exactement ce qui se passe.
Le gouvernement suisse dépend actuellement fortement des technologies de Microsoft, et le nouvel environnement à code source ouvert doit initialement fonctionner en parallèle avec Microsoft 365, et non le remplacer immédiatement. L’expérience permettra notamment à la Suisse d’évaluer les coûts et les implications d’un éventuel déploiement à plus grande échelle.
Cette distinction est importante.
La souveraineté numérique ne signifie pas nécessairement qu’il faut refuser d’utiliser les technologies d’entreprises étrangères.
Elle signifie plutôt qu’il faut éviter une situation où aucune solution de rechange viable n’existe.
Un gouvernement devrait savoir que si un service commercial essentiel devenait indisponible — en raison d’une panne technique, d’un incident de cybersécurité, d’un différend contractuel, d’un changement géopolitique ou d’une autre crise — il pourrait toujours continuer à fonctionner.
En quelque sorte, la Suisse pose une question très simple :
Avons-nous une stratégie de sortie?
C’est une question que tous les gouvernements devraient de plus en plus se poser.
À quoi ressemble réellement cet environnement à code source ouvert?
La preuve de concept suisse porte le nom de BOSS — Büroautomation mit Open-Source-Software, soit l’automatisation bureautique au moyen de logiciels à code source ouvert.
Plutôt que de tenter de créer tout un écosystème de productivité à partir de zéro, la Suisse a évalué des technologies à code source ouvert déjà existantes.
L’objectif est de couvrir des fonctions essentielles comme le courriel, le calendrier, les documents et les présentations, la téléphonie ainsi que les conférences audio et vidéo.
C’est l’un des aspects les plus intéressants du projet.
Il n’est pas nécessaire qu’un seul logiciel devienne une copie parfaite de Microsoft 365. Des composantes à code source ouvert interopérables peuvent plutôt fournir différentes parties de l’environnement de travail.
Cette modularité représente justement l’une des grandes forces du logiciel libre.
L'essai n'était pas parfait — et c'est important
Faire la promotion du logiciel libre ne devrait jamais exiger de prétendre que chaque solution à code source ouvert est automatiquement supérieure à une solution propriétaire.
L'expérience suisse a révélé certaines limites.
L'étude de faisabilité a fait appel à 172 personnes provenant de plusieurs ministères. Elle a conclu à l'adéquation fondamentale de l'approche, tout en relevant certaines restrictions.
C’est précisément pour cette raison que des projets pilotes comme celui-ci sont utiles.
On ne découvre pas ces problèmes en rédigeant un autre document stratégique.
On les découvre en mettant les logiciels entre les mains de véritables employés et en leur demandant de faire leur travail.
L'approche suisse est donc remarquablement pragmatique :
Tester. Mesurer. Identifier les faiblesses. Les améliorer. Puis décider s'il faut aller plus loin.
C'est très différent d'une interdiction idéologique des logiciels propriétaires.
La souveraineté numérique, c'est aussi la résilience
Un autre aspect important du raisonnement suisse risque de se perdre dans le débat « Microsoft contre logiciel libre ».
Il s'agit de continuité des activités.
Le gouvernement suisse affirme que le programme doit contribuer à renforcer la souveraineté numérique de l'administration fédérale et à améliorer sa capacité de demeurer résiliente et opérationnelle en situation de crise.
Imaginez appliquer le même principe à l'électricité.
Aucun gouvernement ne concevrait volontairement une infrastructure critique où un seul fournisseur externe constituerait l'unique source d'énergie possible, sans aucun plan de relève.
Pourtant, les gouvernements dépendent de plus en plus d'un nombre relativement restreint de plateformes technologiques pour leurs communications, leurs documents, l'authentification, la collaboration, l'infonuagique et le stockage de données.
Ces systèmes sont devenus des infrastructures.
Et une infrastructure nécessite de la redondance.
Le logiciel libre peut offrir quelque chose de particulièrement précieux dans ce contexte : la possibilité d'exploiter une technologie sans dépendre en permanence de l'autorisation, du modèle de licence ou de la feuille de route d'un seul fournisseur.
Le Canada se pose déjà certaines des mêmes questions
C'est ici que l'expérience suisse devient particulièrement intéressante pour le Canada.
Notre gouvernement reconnaît déjà que la souveraineté numérique, la résilience des systèmes publics, la protection des données et la dépendance technologique sont des enjeux stratégiques.
La question intéressante est donc de savoir ce qui vient ensuite.
Le Canada n'a pas besoin « d'abandonner Microsoft »
Ce n'est pas la leçon que le Canada devrait tirer de l'expérience suisse.
Microsoft, Google, Amazon et d'autres grandes entreprises technologiques offrent des plateformes extrêmement performantes. Les gouvernements canadiens les utilisent parce qu'elles répondent à de véritables besoins à très grande échelle.
La question n'est pas de déterminer si ces entreprises sont bonnes ou mauvaises.
La question est plutôt de savoir si une dépendance stratégique envers un seul fournisseur est souhaitable.
Le Canada pourrait commencer par poser la même question relativement modeste que la Suisse :
Une partie de la fonction publique fédérale pourrait-elle accomplir ses tâches bureautiques essentielles entièrement à l'aide d'une plateforme à code source ouvert si cela devenait nécessaire?
Nous n'avons pas besoin de spéculer.
Testons-la.
Choisissons quelques milliers d'utilisateurs dans différents ministères. Construisons un environnement de travail à code source ouvert hébergé au Canada. Testons les documents, les courriels, les calendriers, la vidéoconférence, la collaboration, la gestion des identités et le stockage des fichiers.
Puis mesurons les résultats.
Est-ce fiable?
Qu'est-ce qui ne fonctionne pas?
Combien cela coûte-t-il?
Quelles compétences le gouvernement devrait-il développer à l'interne?
Quels formats propriétaires ou quelles intégrations compliquent la migration?
Dans quelle mesure les données gouvernementales peuvent-elles passer facilement d'une plateforme à une autre?
Et surtout :
Le Canada pourrait-il continuer à fonctionner si une grande plateforme commerciale devenait soudainement indisponible?
Les réponses à ces questions seraient extrêmement précieuses, même si le Canada ne modifiait finalement aucune licence Microsoft.
Le logiciel libre change aussi le rapport de force
Il existe un autre avantage dont on parle moins.
Disposer d'une solution de rechange crédible modifie la relation entre le client et le fournisseur.
Lorsqu'il est pratiquement impossible de remplacer une plateforme technologique, le client dispose de peu de marge de manœuvre face aux futures augmentations de prix, aux nouvelles conditions de licence ou aux changements de produits.
Une solution de rechange n'a même pas besoin de remplacer le système existant pour avoir de la valeur.
Elle doit simplement être suffisamment crédible pour que le remplacement demeure possible.
C'est vrai pour une entreprise.
C'est encore plus important lorsque le client est un gouvernement national.
Les normes ouvertes et les systèmes interopérables peuvent donc avoir une valeur stratégique, même lorsque les technologies propriétaires et à code source ouvert continuent de coexister.
C'est aussi une occasion économique
La discussion canadienne sur la souveraineté numérique ne devrait pas s'arrêter aux achats gouvernementaux.
Les investissements publics dans les technologies ouvertes peuvent contribuer à développer une expertise canadienne.
Plutôt que de consacrer chaque dollar technologique à l'octroi de licences pour des produits développés ailleurs, les gouvernements peuvent également investir dans des entreprises canadiennes, des développeurs, des fournisseurs d'infrastructure et des communautés du logiciel libre capables de déployer, de sécuriser et de soutenir ces systèmes.
Cela ne signifie pas qu'il faut choisir une technologie canadienne ou à code source ouvert sans tenir compte de sa qualité.
Les marchés publics doivent toujours exiger fiabilité, sécurité, accessibilité et valeur pour les contribuables.
Mais l'investissement dans le logiciel libre présente une différence importante.
L'argent consacré à l'amélioration d'une plateforme ouverte peut produire une technologie que d'autres pourront ensuite examiner, améliorer et réutiliser.
Une solution conçue pour un ministère pourrait éventuellement profiter aux municipalités, aux universités, aux écoles, aux organismes sans but lucratif et aux entreprises.
On crée alors un écosystème, plutôt qu'un simple abonnement.
La souveraineté ne signifie pas l'isolement
Il faut faire une distinction importante.
La souveraineté numérique ne devrait pas devenir du nationalisme technologique.
Le Canada profite énormément de la collaboration internationale. Le logiciel libre en est peut-être la meilleure démonstration : des développeurs de différents pays, organisations et entreprises collaborent à des technologies utilisées partout dans le monde.
La souveraineté numérique signifie plutôt conserver le choix et le contrôle.
Cela signifie s'assurer que les institutions canadiennes peuvent déterminer où résident les renseignements sensibles.
Cela signifie comprendre quelles juridictions s'appliquent à nos infrastructures.
Cela signifie utiliser des normes ouvertes permettant aux données de circuler entre différents systèmes.
Cela signifie conserver suffisamment d'expertise au pays pour exploiter les technologies essentielles.
Et cela signifie s'assurer que le gouvernement dispose d'une solution de rechange lorsque les circonstances changent.
Ces principes n'isolent pas le Canada du reste du monde.
Ils font du Canada un participant plus résilient au sein de celui-ci.
La Suisse mène une expérience qui mérite notre attention
L'initiative suisse pourrait réussir.
Elle pourrait également rencontrer des difficultés importantes.
Certaines applications pourraient être relativement faciles à remplacer, tandis que d'autres pourraient demeurer profondément intégrées à des écosystèmes propriétaires.
C'est justement pour cette raison que ce projet est important.
La Suisse ne suppose pas que le logiciel libre peut remplacer son environnement actuel.
Elle est en train de le vérifier.
Le Canada devrait envisager de faire de même.
Pas parce que le Canada devrait abandonner Microsoft.
Pas parce que chaque ordinateur gouvernemental devrait fonctionner sous Linux dès demain.
Et pas parce que les logiciels propriétaires n'ont aucune place au gouvernement.
Mais parce qu'un pays souverain devrait comprendre ses dépendances technologiques — et connaître les solutions de rechange dont il dispose.
La souveraineté numérique commence par le choix.
Et le logiciel libre offre aux gouvernements quelque chose qui devient de plus en plus précieux :
la capacité de faire ce choix.



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