De l'infonuagique aux licences logicielles, en passant par les lois étrangères, l'intelligence artificielle et la dépendance envers les fournisseurs, la souveraineté numérique du Canada repose sur bien plus que l'emplacement physique de ses données.
L'infrastructure numérique du Canada soutient presque tous les aspects de la vie moderne. Les hôpitaux dépendent de systèmes informatiques pour gérer les dossiers des patients. Les universités utilisent des plateformes de calcul pour mener leurs recherches. Les entreprises se servent de services infonuagiques pour traiter des transactions, communiquer avec leurs clients et gérer leurs activités. Les gouvernements s'appuient sur des réseaux numériques pour fournir des services publics essentiels.
La plupart des gens réfléchissent rarement aux systèmes complexes qui rendent ces activités quotidiennes possibles. Lorsque tout fonctionne correctement, la technologie passe largement inaperçue.
Pourtant, derrière bon nombre de ces services se trouve un réseau complexe de licences logicielles, de fournisseurs de services infonuagiques, de plateformes propriétaires, de fournisseurs internationaux et d'obligations contractuelles.
Une organisation peut posséder ses ordinateurs, exercer ses activités dans des bureaux canadiens et stocker ses données dans des centres de données situés au Canada, tout en demeurant dépendante de technologies qu'elle ne peut ni entretenir, ni modifier, ni remplacer de façon autonome.
Ces dépendances ne sont pas nécessairement le résultat de mauvaises décisions. L'informatique moderne repose sur des technologies interconnectées et des chaînes d'approvisionnement mondiales. Toutefois, lorsque des services essentiels deviennent tributaires d'un petit nombre de fournisseurs, les conséquences peuvent dépasser largement le cadre des relations commerciales habituelles.
La question fondamentale n'est pas de savoir si le Canada devrait cesser d'utiliser des technologies étrangères. Il s'agit plutôt de déterminer si les institutions canadiennes comprennent leurs dépendances et disposent d'un contrôle suffisant sur les systèmes dont elles dépendent.
1. La différence entre la résidence des données et la souveraineté numérique
Depuis des années, les discussions sur la protection des renseignements canadiens portent souvent sur la résidence des données, c'est-à-dire le fait de s'assurer que les renseignements sont physiquement stockés à l'intérieur des frontières canadiennes.
La résidence des données demeure importante, particulièrement pour les dossiers gouvernementaux, les recherches sensibles, les renseignements médicaux et les autres données protégées.
Toutefois, l'emplacement d'un serveur ne détermine pas nécessairement qui contrôle les renseignements qui y sont stockés.
Prenons l'exemple d'une organisation canadienne qui utilise un service infonuagique hébergé dans un centre de données situé au Canada. Les serveurs peuvent se trouver physiquement au pays, mais le logiciel sous-jacent peut appartenir à une entreprise dont le siège social se trouve ailleurs. Cette entreprise peut contrôler les mises à jour de la plateforme, les outils d'administration, les ententes de licence et certains aspects de son architecture de sécurité.
Le fournisseur peut également être soumis à des obligations légales dans plusieurs pays.
Cela crée une distinction importante entre l'endroit où les renseignements sont stockés et les personnes ou organisations qui possèdent l'autorité et les capacités techniques nécessaires pour y accéder, les gérer et les protéger.
Le cadre de souveraineté numérique du gouvernement du Canada reconnaît cette distinction. Il définit la souveraineté numérique en fonction de la capacité du gouvernement à exercer son autonomie sur son infrastructure, ses données et sa propriété intellectuelle, peu importe où la technologie est développée, hébergée ou soutenue.
Le cadre reconnaît également qu'une autonomie technologique complète est irréaliste dans un monde numérique interconnecté.
Il s'agit d'un point de départ important. La souveraineté numérique ne devrait pas être comprise comme une indépendance absolue à l'égard de tous les fournisseurs étrangers. Elle concerne plutôt la capacité de prendre des décisions de manière autonome, de maintenir les activités essentielles et de gérer les risques technologiques.
Un centre de données canadien peut contribuer à la souveraineté, mais il ne peut pas la garantir à lui seul.
2. La couche logicielle : une dépendance souvent négligée
Une grande partie des discussions publiques sur l'infrastructure numérique se concentre sur les éléments visibles : centres de données, réseaux de télécommunications, fabrication de semi-conducteurs et installations de calcul haute performance.
Les logiciels qui font fonctionner ces systèmes reçoivent moins d'attention.
Pourtant, ce sont les logiciels qui déterminent le fonctionnement de l'infrastructure, la manière dont les renseignements sont traités, les contrôles de sécurité disponibles et la possibilité pour les organisations de changer de fournisseur technologique.
Une organisation peut investir des millions de dollars dans du matériel informatique tout en demeurant dépendante d'un système d'exploitation, d'une plateforme de bases de données ou d'une application propriétaire particulière.
Si ce logiciel nécessite des licences permanentes, une authentification externe, des mises à jour contrôlées par le fournisseur ou un soutien spécialisé, la propriété du matériel ne garantit pas nécessairement un contrôle opérationnel complet.
Cette situation devient particulièrement importante lorsqu'une organisation a construit l'ensemble de ses méthodes de travail autour d'un seul écosystème logiciel.
Les documents peuvent utiliser des formats propriétaires. Les applications peuvent dépendre d'interfaces de programmation particulières. Les employés peuvent avoir été formés exclusivement sur une seule plateforme. Les systèmes internes peuvent être étroitement intégrés aux produits d'un même fournisseur.
Avec le temps, remplacer cette technologie devient de plus en plus compliqué.
C'est ce qu'on appelle couramment la dépendance envers un fournisseur, ou vendor lock-in.
Cette dépendance ne résulte pas toujours de restrictions intentionnelles. Elle peut parfois se développer naturellement parce qu'un produit fonctionne bien, offre une intégration pratique ou devient la norme au sein d'une organisation.
Néanmoins, les conséquences peuvent être importantes.
Un fournisseur peut modifier sa structure tarifaire, abandonner un produit, changer les conditions de licence ou retirer certaines fonctionnalités d'un abonnement existant.
Le client demeure peut-être libre de partir en théorie, mais le coût et la complexité du changement peuvent rendre cette liberté difficile à exercer.
Pour les services publics essentiels, ces dépendances méritent une attention particulière.
3. L'infonuagique a transformé le contrôle de l'infrastructure
L'infonuagique a profondément changé la façon dont les organisations achètent et exploitent leurs technologies.
Plutôt que d'entretenir elles-mêmes chaque serveur et chaque application, les organisations peuvent obtenir des ressources de calcul, du stockage, des bases de données et des services logiciels à la demande.
Les avantages sont considérables. Les plateformes infonuagiques peuvent offrir une grande capacité d'adaptation, des fonctions de sécurité avancées, une redondance géographique et un accès à des technologies qui exigeraient autrement des investissements importants.
Toutefois, cette commodité peut également introduire de nouvelles formes de dépendance.
Un déploiement infonuagique relativement simple peut utiliser des machines virtuelles et des systèmes d'exploitation largement pris en charge. Le transfert de cette charge de travail vers un autre fournisseur peut alors être techniquement réalisable.
Un déploiement plus complexe peut dépendre de bases de données propriétaires, de services de calcul sans serveur, de plateformes de gestion des identités, d'outils de surveillance et d'interfaces de programmation.
Chaque service supplémentaire peut rendre la migration plus difficile.
L'organisation peut découvrir qu'il est relativement simple d'exporter ses données, mais beaucoup plus compliqué de recréer ailleurs l'environnement complet de ses applications.
Cette distinction est importante.
La portabilité des données n'est pas la même chose que la portabilité opérationnelle.
Une organisation pourrait réussir à télécharger tous les fichiers qu'elle possède sans pour autant être capable de faire fonctionner ses applications sans le fournisseur d'origine.
Il existe également des considérations financières.
Les services infonuagiques peuvent facturer le transfert de données vers l'extérieur de leurs plateformes. Ces frais, parfois appelés frais de sortie des données, peuvent entraîner des coûts supplémentaires lors de migrations importantes.
Le Centre canadien pour la cybersécurité recommande expressément aux organisations de tenir compte de la résidence des données, de l'accès, de la récupération, de la destruction des renseignements et de la dépendance envers les fournisseurs dans leurs contrats infonuagiques.
Il recommande également de s'assurer que les organisations peuvent récupérer leurs renseignements à des coûts raisonnables.
Il ne s'agit pas de préoccupations purement théoriques. Ce sont des questions pratiques qui devraient être examinées avant de confier des services essentiels à une plateforme.
4. Les lois étrangères et les limites des frontières physiques
L'infrastructure numérique fonctionne fréquemment dans plusieurs territoires de compétence.
Une entreprise technologique peut avoir son siège social dans un pays, exploiter des filiales dans un autre, maintenir des centres de données dans plusieurs régions et fournir du soutien technique à partir de différents endroits dans le monde.
Il peut donc devenir complexe de déterminer quelles lois s'appliquent aux renseignements et aux services.
Pour les organisations canadiennes, la question ne se limite pas à savoir si un gouvernement étranger pourrait demander l'accès à des renseignements.
Il faut également déterminer si le fournisseur est soumis à des obligations légales susceptibles d'influencer sa manière de traiter les demandes d'accès, les divulgations, la disponibilité des services ou ses engagements contractuels.
Aux États-Unis, la loi CLOUD Act, par exemple, établit un cadre juridique permettant à certaines ordonnances de contraindre les fournisseurs de services visés à divulguer des données dont ils ont la possession, la garde ou le contrôle, sous réserve des exigences et protections juridiques applicables.
L'emplacement physique des données n'est pas nécessairement déterminant.
Cela ne signifie pas que les fournisseurs infonuagiques américains divulguent régulièrement des renseignements canadiens ni que tous les services étrangers présentent un risque inacceptable.
Le cadre de souveraineté numérique du gouvernement du Canada indique d'ailleurs qu'aucun cas documenté de gouvernement étranger ayant demandé l'accès à des données d'entreprise canadiennes détenues par des fournisseurs n'avait été relevé dans son analyse.
La distinction entre une possibilité juridique et un incident démontré est importante.
Néanmoins, les organisations qui traitent des renseignements sensibles devraient comprendre quelles entités contrôlent leurs systèmes, quelles lois s'appliquent et quelles protections juridiques sont disponibles.
Le chiffrement, les garanties contractuelles, les contrôles techniques d'accès et des arrangements opérationnels soigneusement conçus peuvent réduire l'exposition aux risques.
Aucune mesure ne permet toutefois de résoudre à elle seule toutes les questions de compétence juridique.
5. Le gouvernement du Canada prend déjà des mesures
La discussion sur la souveraineté numérique au Canada ne se limite plus aux travaux universitaires ou aux conférences technologiques.
Dans son Plan ministériel 2026-2027, Services partagés Canada présente plusieurs initiatives visant à renforcer le contrôle de l'infrastructure numérique fédérale.
Parmi celles-ci figure le développement d'une infrastructure infonuagique privée dédiée, relevant de la compétence canadienne.
Le ministère décrit des projets visant à fournir des capacités de calcul, de stockage et de réseautage conçues pour soutenir des opérations gouvernementales sécurisées et résilientes.
Services partagés Canada examine également les possibilités d'accroître la capacité infonuagique canadienne et d'offrir davantage d'options pour l'hébergement des charges de travail liées à l'intelligence artificielle.
Une autre initiative concerne l'élargissement des services sécurisés de communication et de collaboration sur les appareils gouvernementaux, dans le but de réduire la dépendance envers certains services hébergés à l'étranger pour les communications sensibles.
Ces développements indiquent que les institutions fédérales examinent la souveraineté numérique comme une question opérationnelle, plutôt que de la considérer uniquement sous l'angle du stockage des données.
Toutefois, la construction d'infrastructures nationales ne représente qu'une partie du défi.
La valeur à long terme de ces investissements dépendra également des technologies utilisées pour les exploiter, de la disponibilité de personnel qualifié, de la transparence des décisions d'approvisionnement et de la capacité d'entretenir ou de remplacer les composants essentiels.
Une stratégie d'infrastructure souveraine qui crée de nouvelles dépendances envers un fournisseur logiciel unique risque de résoudre un problème tout en en laissant un autre intact.
6. L'intelligence artificielle ajoute une nouvelle couche de dépendance
L'intelligence artificielle rend la discussion sur la souveraineté numérique encore plus complexe.
Les systèmes d'IA peuvent dépendre de plusieurs ressources distinctes : matériel de calcul spécialisé, données d'entraînement, cadres logiciels, modèles de fondation, infrastructure infonuagique et services applicatifs externes.
Une organisation peut développer sa propre application d'IA tout en dépendant entièrement d'un modèle tiers accessible par une interface de programmation commerciale.
Elle peut contrôler son application et ses données, mais avoir peu d'influence sur les modifications apportées au modèle sous-jacent.
Le fournisseur pourrait modifier ses tarifs, ses restrictions d'utilisation, les fonctionnalités offertes ou les conditions d'accès.
Pour des applications commerciales ordinaires, ces changements peuvent être gérables.
Pour des systèmes soutenant des recherches sensibles, l'administration publique ou des opérations critiques, ils peuvent créer des préoccupations plus importantes en matière de continuité.
La Stratégie nationale canadienne en matière d'intelligence artificielle de 2026 identifie l'infrastructure de calcul souveraine, les données et les talents comme des fondements importants des capacités canadiennes en IA.
La stratégie reconnaît également la dépendance du pays envers des plateformes et des infrastructures de calcul situées ou contrôlées à l'extérieur du Canada.
Les technologies d'IA à poids ouverts et à code source ouvert peuvent offrir des options supplémentaires, particulièrement lorsque les modèles peuvent être déployés sur une infrastructure contrôlée par l'organisation qui les utilise.
Toutefois, il ne faut pas confondre les modèles à poids ouverts avec les systèmes d'IA entièrement à code source ouvert. L'accès aux poids d'un modèle ne comprend pas nécessairement les données d'entraînement, le code source complet, les méthodes permettant de reproduire l'entraînement ou des droits de licence sans restriction.
L'exploitation autonome de systèmes d'IA exige également d'importantes ressources de calcul, une expertise en sécurité et un entretien continu.
Comme pour l'infonuagique, la question pertinente n'est pas simplement de savoir si une technologie est disponible au Canada.
Il faut plutôt déterminer si les organisations disposent d'un contrôle réel sur les composants nécessaires à son fonctionnement.
7. Le rôle de Linux et des logiciels libres
Les technologies à code source ouvert offrent des possibilités importantes pour réduire certaines formes de dépendance.
Linux constitue un exemple particulièrement pertinent, puisqu'il peut être déployé sur de nombreux types de matériel, entretenu par différentes organisations et adapté à une grande variété d'environnements informatiques.
La disponibilité du code source et les droits accordés par les licences libres peuvent offrir aux utilisateurs une plus grande souplesse que les systèmes dont la modification et la redistribution sont restreintes.
Une organisation qui exploite une infrastructure Linux peut choisir parmi différentes distributions, différents fournisseurs de services et diverses formules de soutien.
Elle peut développer son expertise interne, faire appel à une entreprise technologique canadienne ou participer directement aux projets logiciels en amont.
D'autres technologies, notamment PostgreSQL, Kubernetes, Apache et de nombreux outils de développement à code source ouvert, peuvent offrir des possibilités semblables d'interopérabilité et de portabilité lorsque les systèmes sont conçus de manière appropriée.
Cela ne signifie pas que la migration entre plateformes à code source ouvert est toujours facile.
Les différentes distributions possèdent leurs propres calendriers de publication, outils de gestion et modèles de soutien. Les applications peuvent également devenir dépendantes de configurations spécialisées ou d'extensions propriétaires.
De plus, le fait qu'un logiciel soit à code source ouvert ne le rend pas automatiquement sécuritaire.
Des vulnérabilités peuvent toujours apparaître. Les mises à jour doivent être testées et appliquées. L'infrastructure nécessite toujours une administration compétente.
L'avantage n'est donc pas que les systèmes à code source ouvert éliminent les risques.
L'avantage est qu'ils peuvent offrir aux organisations davantage de moyens de gérer ces risques et une plus grande liberté de choisir qui entretient leurs technologies.
Cette souplesse devient particulièrement précieuse lorsque l'indépendance opérationnelle à long terme constitue une priorité.
8. Le logiciel libre n'est pas une infrastructure sans coûts
L'une des idées fausses persistantes concernant les logiciels libres est que l'accès public au code source élimine le besoin d'investissement.
En réalité, de nombreux projets logiciels importants dépendent de responsables de maintenance qui doivent examiner les contributions, corriger les vulnérabilités, gérer les nouvelles versions et assurer la compatibilité avec d'autres technologies.
Ces responsabilités exigent du temps, de l'expertise et des ressources.
Une petite équipe de développement peut entretenir un logiciel utilisé par des milliers d'entreprises et d'institutions publiques.
Lorsque les organisations dépendent de ces projets sans y consacrer de ressources, la durabilité de l'infrastructure sous-jacente peut devenir préoccupante.
Les Perspectives de l'OCDE sur l'administration numérique 2026 soulignent l'importance de la gouvernance, du financement durable, des responsabilités en matière de sécurité et des compétences de la main-d'œuvre lorsque les gouvernements adoptent des technologies à code source ouvert.
Cela renforce un point important : les logiciels libres ne devraient pas être considérés simplement comme un moyen de réduire les coûts de licence.
Leur valeur stratégique réside dans la transparence, la collaboration, l'adaptabilité et la possibilité de conserver des choix technologiques.
Pour bénéficier pleinement de ces avantages, des engagements à long terme sont nécessaires.
Les institutions canadiennes pourraient contribuer en soutenant les responsables de maintenance, en finançant des audits de sécurité, en participant aux communautés de développement, en achetant des services de soutien professionnel et en investissant dans l'expertise technique nationale.
Ces activités peuvent renforcer à la fois les projets eux-mêmes et les organisations canadiennes qui en dépendent.
9. La dépendance humaine : les compétences et les connaissances
Les logiciels et le matériel informatique ne sont utiles que lorsque des personnes savent les exploiter.
Une organisation peut disposer d'un accès complet au code source de son infrastructure tout en étant incapable de l'entretenir de manière autonome.
Sans administrateurs, développeurs, spécialistes de la sécurité et ingénieurs qualifiés, la liberté technologique peut n'exister que sur papier.
Il s'agit de l'un des défis les moins visibles de la souveraineté numérique.
Une organisation canadienne peut dépendre de consultants externes parce qu'elle ne possède pas l'expertise interne nécessaire pour gérer ses systèmes.
L'impartition n'est pas problématique en soi. Les fournisseurs spécialisés offrent souvent une expertise précieuse et des gains d'efficacité.
Toutefois, une organisation incapable de comprendre, d'évaluer ou de superviser de façon autonome sa propre infrastructure peut exercer un contrôle limité sur des décisions techniques importantes.
Le développement de l'expertise nationale devient donc une partie intégrante de la discussion sur la souveraineté.
La formation en administration Linux, en réseautique, en cybersécurité, en automatisation, en infonuagique, en conteneurisation, en développement logiciel et en normes ouvertes peut contribuer à augmenter le nombre d'organisations capables d'exploiter leurs propres systèmes.
Les universités, collèges, établissements polytechniques, organismes de formation professionnelle et organisations communautaires ont tous un rôle à jouer.
Les communautés du logiciel libre offrent un avantage supplémentaire : elles permettent d'apprendre en participant à de véritables projets logiciels.
Les étudiants et les professionnels peuvent étudier du code existant, proposer des améliorations, signaler des problèmes et collaborer avec des développeurs expérimentés.
Ces expériences peuvent développer des compétences pratiques qui dépassent largement l'utilisation d'un seul produit commercial.
Pour le Canada, les investissements dans l'éducation technique devraient être considérés parallèlement aux investissements dans l'infrastructure numérique physique.
Un pays ne peut exercer un contrôle réel sur une technologie s'il ne possède pas les compétences nécessaires pour l'exploiter.
10. Les développements internationaux témoignent d'une évolution plus large
Le Canada n'est pas le seul pays à examiner ces dépendances.
En juin 2026, la Commission européenne a présenté un ensemble de mesures sur la souveraineté technologique comprenant une stratégie consacrée aux technologies à code source ouvert.
Cette initiative aborde les dépendances liées aux semi-conducteurs, à l'infrastructure infonuagique, à l'intelligence artificielle et aux logiciels.
La Commission européenne considère les technologies à code source ouvert comme des outils permettant d'améliorer la flexibilité, de réduire la dépendance envers les fournisseurs et de renforcer la capacité des organisations à contrôler les composants numériques importants.
Elle met également l'accent sur la durabilité des écosystèmes du logiciel libre, le développement des compétences et les marchés publics.
L'importance de cette évolution ne réside pas dans l'idée que le Canada devrait reproduire les politiques européennes.
Le Canada possède des institutions, des relations commerciales, des besoins en infrastructure et des réalités économiques qui lui sont propres.
Cette évolution illustre plutôt une reconnaissance plus large du fait que le contrôle des logiciels, l'expertise technique et la résilience des chaînes d'approvisionnement deviennent des considérations stratégiques pour les gouvernements.
La discussion dépasse désormais la question de savoir où la technologie est achetée pour examiner comment les systèmes essentiels peuvent continuer de fonctionner lorsque les conditions changent.
11. Mesurer la véritable indépendance numérique
La souveraineté numérique est parfois présentée comme un simple choix entre les technologies nationales et étrangères.
En pratique, la question est beaucoup plus complexe.
Un fournisseur de services appartenant à des intérêts canadiens peut dépendre de logiciels propriétaires étrangers. Une entreprise internationale peut offrir des technologies assurant une grande portabilité et des contrôles de sécurité indépendants.
Ni la propriété ni la géographie ne permettent, à elles seules, de comprendre toute la situation.
Une évaluation plus utile consiste à examiner le niveau réel de contrôle dont dispose une organisation.
Par exemple, une institution qui évalue une plateforme technologique essentielle devrait comprendre les éléments suivants :
- Continuité opérationnelle : Les services essentiels peuvent-ils continuer de fonctionner si le fournisseur devient indisponible?
- Contrôle des logiciels : L'organisation peut-elle entretenir, modifier ou remplacer les logiciels?
- Portabilité des données : Les renseignements peuvent-ils être exportés dans des formats complets et utilisables?
- Portabilité de l'infrastructure : Les applications peuvent-elles être transférées sans nécessiter un redéveloppement majeur?
- Exposition juridique : Quelles lois et obligations contractuelles s'appliquent?
- Indépendance en matière de sécurité : Qui contrôle les clés de chiffrement, les accès administratifs et les mises à jour de sécurité?
- Capacité technique : L'organisation possède-t-elle l'expertise nécessaire pour gérer ses systèmes?
- Diversité des fournisseurs : Existe-t-il des solutions de rechange crédibles si la relation avec le fournisseur actuel change?
Ces considérations permettent de comprendre la souveraineté de manière plus pratique que la simple vérification d'une adresse canadienne.
Elles encouragent également les organisations à prendre des décisions fondées sur leurs besoins réels plutôt que sur des suppositions générales concernant certains pays ou fournisseurs.
12. Les possibilités économiques liées à une plus grande liberté technologique
La réduction des dépendances technologiques inutiles ne concerne pas uniquement la sécurité nationale ou les politiques gouvernementales.
Elle peut également créer des possibilités économiques.
Les entreprises technologiques canadiennes peuvent offrir des services de gestion d'infrastructure, de cybersécurité, de développement logiciel, de soutien technique, d'hébergement infonuagique et de consultation spécialisée reposant sur des technologies ouvertes.
Lorsque les organisations publiques et privées utilisent des systèmes interopérables, les petits fournisseurs de services peuvent avoir davantage d'occasions de faire concurrence.
Une organisation qui peut changer de fournisseur de soutien sans remplacer l'ensemble de sa plateforme technologique dispose d'une plus grande liberté lorsqu'elle évalue les prix, la qualité du service et l'expertise technique.
Cette concurrence peut profiter aux clients tout en favorisant le développement des entreprises technologiques canadiennes.
Les technologies à code source ouvert peuvent également aider les entreprises canadiennes à développer des produits destinés aux marchés internationaux sans devoir créer elles-mêmes chaque composant logiciel sous-jacent.
La valeur économique du logiciel libre dépasse donc la simple réduction des dépenses liées aux licences.
Elle comprend la capacité de développer des services, d'acquérir de l'expertise, de créer des emplois et de participer au développement technologique mondial.
Ces possibilités ne se concrétiseront pas automatiquement. Elles dépendent des investissements, de l'éducation, des pratiques d'approvisionnement et de la volonté des organisations d'envisager des solutions de rechange.
13. Renforcer la résilience sans ériger de frontières numériques
Une discussion sérieuse sur la souveraineté numérique doit éviter de supposer que toute dépendance envers une technologie étrangère est indésirable.
L'infrastructure numérique moderne repose sur la collaboration internationale.
Les semi-conducteurs, les équipements de réseautique, les bibliothèques logicielles, la recherche en sécurité et les normes informatiques sont développés grâce à des chaînes d'approvisionnement mondiales et à des communautés professionnelles.
Tenter de remplacer chaque composant étranger par un équivalent national serait irréaliste et, dans de nombreux cas, économiquement inefficace.
L'objectif le plus pratique consiste à déterminer quelles dépendances créent des risques inacceptables et où des solutions de rechange véritables sont nécessaires.
Certains systèmes peuvent nécessiter un contrôle national plus important en raison de la sensibilité de leurs renseignements ou de l'importance de leurs services.
D'autres systèmes peuvent être adéquatement protégés grâce à des arrangements contractuels, des mesures techniques, plusieurs fournisseurs et des partenariats internationaux établis.
Les technologies à code source ouvert peuvent soutenir cette approche parce qu'elles permettent la collaboration au-delà des frontières tout en accordant aux utilisateurs certains droits d'inspection, de modification et d'entretien des logiciels.
La coopération internationale et le contrôle national ne sont pas nécessairement des objectifs opposés.
Une organisation canadienne peut contribuer à un projet mondial de logiciel libre tout en exploitant sa propre infrastructure et en conservant le contrôle de ses données.
Cette combinaison peut offrir une voie plus durable que l'isolement technologique.
14. La souveraineté numérique commence par la compréhension des dépendances
L'avenir numérique du Canada dépendra des décisions prises dans les secteurs gouvernemental, éducatif, scientifique et industriel.
De nouveaux centres de données, une capacité de calcul accrue et des investissements technologiques nationaux peuvent renforcer l'infrastructure du pays.
Mais l'infrastructure physique ne peut, à elle seule, résoudre les dépendances intégrées aux logiciels, aux ententes de licence, aux plateformes infonuagiques et aux services techniques spécialisés.
Les organisations doivent comprendre non seulement les technologies qu'elles utilisent, mais aussi ce qu'elles devraient faire si ces technologies n'étaient plus disponibles dans les mêmes conditions.
Cela exige des connaissances techniques, des processus d'approvisionnement transparents, une planification réaliste des migrations, un entretien durable des logiciels et des investissements dans les professionnels qualifiés.
Les technologies à code source ouvert ont un rôle important à jouer parce qu'elles peuvent offrir davantage de transparence, de souplesse et de possibilités d'exploitation autonome.
Elles ne constituent pas une solution complète et ne devraient pas être présentées comme telles.
Toutefois, elles offrent des outils pratiques aux organisations qui souhaitent réduire les restrictions inutiles et conserver un meilleur contrôle sur leurs systèmes essentiels.
L'Association Linux du Canada soutient le développement d'un écosystème numérique dans lequel les particuliers, les entreprises, les établissements d'enseignement et les organismes publics disposent des connaissances et de la liberté nécessaires pour faire des choix technologiques éclairés.
Grâce à l'éducation, à la collaboration communautaire et à des initiatives comme la Semaine de l'open source 2027, l'Association souhaite encourager des discussions concrètes sur la résilience technologique, les infrastructures ouvertes et l'avenir de l'informatique au Canada.
La mesure la plus importante de la souveraineté numérique n'est pas le nombre de serveurs qu'un pays possède ni le nombre de services hébergés à l'intérieur de ses frontières.
Elle réside dans la capacité de ses institutions à comprendre, sécuriser, entretenir et adapter les technologies dont elles dépendent.
En définitive, la souveraineté numérique consiste à préserver la liberté de choisir et à posséder les connaissances ainsi que l'infrastructure nécessaires pour que ces choix aient une véritable portée.
Références
Centre canadien pour la cybersécurité. (2024). Clauses contractuelles recommandées en matière de cybersécurité pour les services infonuagiques (ITSM.50.104). https://www.cyber.gc.ca/en/guidance/recommended-cyber-security-contract-clauses-cloud-services-itsm50104
Commission européenne. (2026, 3 juin). Communication on European tech sovereignty, accompanied by an EU open source strategy. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/library/communication-european-tech-sovereignty-accompanied-eu-open-source-strategy
Gouvernement du Canada. (2025). Souveraineté numérique : Un cadre visant à améliorer la préparation numérique du gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/en/government/system/digital-government/digital-government-innovations/cloud-services/digital-sovereignty/digital-sovereignty-framework-improve-digital-readiness.html
Innovation, Sciences et Développement économique Canada. (2026). Stratégie nationale canadienne en matière d'intelligence artificielle : L'IA pour tous. https://ised-isde.canada.ca/site/ised/en/canadas-national-artificial-intelligence-strategy-ai-all
Organisation de coopération et de développement économiques. (2026). Digital Government Outlook 2026. https://www.oecd.org/
Services partagés Canada. (2026). Plan ministériel 2026-2027. https://www.canada.ca/en/shared-services/corporate/about-us/transparency/departmental-plan/2026-27/shared-services-canada-2026-27-departmental-plan.html



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