Le Canada parle de souveraineté depuis longtemps, notamment en ce qui concerne les frontières, les ressources naturelles, la défense, les télécommunications et l’indépendance économique. Mais il existe une autre forme de souveraineté qui devient de plus en plus importante : la souveraineté numérique.
Chaque jour, les Canadiens utilisent les technologies numériques pour communiquer, travailler, étudier, accéder aux services gouvernementaux, exploiter des entreprises et stocker des renseignements personnels. Les gouvernements utilisent les technologies numériques. Les écoles aussi. Les entreprises en dépendent.
La question n’est plus de savoir si le Canada dépend des technologies numériques — la question est de savoir si le Canada a réellement le choix des technologies qu’il utilise. C’est là le véritable enjeu de la souveraineté numérique.
Qu’est-ce que la souveraineté numérique?
La souveraineté numérique est la capacité de conserver le contrôle de notre infrastructure numérique, de nos données et de nos options.
Cela ne signifie pas que nous devons isoler le Canada du reste du monde, ni que tous nos logiciels et services infonuagiques doivent être développés ici.
- Il s’agit de choix et de la possibilité d’avoir des options.
- Pouvons-nous déplacer nos données ailleurs?
- Pouvons-nous examiner le fonctionnement des technologies que nous utilisons?
- Pouvons-nous changer?
- Savons-nous où se trouvent nos données?
- Nos systèmes peuvent-ils continuer à fonctionner si les technologies que nous utilisons évoluent?
- Et qui peut prendre ces décisions?
Ce sont des questions importantes pour toute organisation, mais elles sont particulièrement pertinentes pour les gouvernements et les infrastructures essentielles.
La dépendance n’est pas la même chose que la souveraineté
Utiliser des technologies étrangères n’est pas un problème — en fait, une grande partie de notre infrastructure numérique est développée à l’extérieur du Canada.
Linux en est un excellent exemple. Il s’agit d’une technologie à code source ouvert, mais elle est développée par des gens partout dans le monde.
Le problème survient lorsque nous devenons dépendants d’une technologie particulière.
Une entreprise peut avoir investi pendant des années dans une plateforme particulière, pour ensuite découvrir qu’il serait extrêmement coûteux et long de migrer vers une autre solution.
- Un fournisseur de services infonuagiques peut modifier son modèle de tarification à tout moment.
- Une entreprise de logiciels peut cesser de prendre en charge un produit.
- Une entente de licence peut changer.
- Un service en ligne peut cesser d’exister.
- Une entreprise peut être achetée par une autre.
- Il peut y avoir des changements au gouvernement ou dans l’économie.
Lorsqu’il n’existe aucune autre option, la commodité peut se transformer en dépendance.
La souveraineté numérique consiste à réfléchir à ces enjeux avant qu’ils ne deviennent des problèmes.
Le code source ouvert change la donne
C’est ici que le code source ouvert entre en jeu, et c’est pourquoi Linux et les technologies à code source ouvert ont un rôle essentiel à jouer dans l’avenir numérique du Canada.
Le code source ouvert ne garantit pas une souveraineté, une sécurité ou une indépendance absolues, mais il crée une relation fondamentalement différente avec les technologies que nous utilisons.
Un projet à code source ouvert ne dépend pas nécessairement d’une seule entité. Il peut être utilisé par n’importe qui, n’importe où, et modifié pour répondre à des besoins particuliers.
Si une entreprise décide de cesser de soutenir une technologie particulière, une autre peut prendre la relève. Les organisations peuvent développer leur propre expertise. Le gouvernement peut examiner lui-même la technologie. Les entreprises canadiennes peuvent bâtir des services autour d’une technologie ouverte plutôt que de dépendre de l’entreprise propriétaire d’un système exclusif. Cela crée des options, et la souveraineté technologique repose ultimement sur la possibilité d’avoir des options.
La souveraineté des données compte aussi
Les logiciels ne représentent qu’une partie de la question — nous devons également réfléchir à l’endroit où se trouvent nos données, à qui peut y accéder, aux lois qui s’y appliquent et à la facilité avec laquelle ces données peuvent être déplacées ailleurs.
Pour les particuliers, il peut s’agir de renseignements personnels. Pour les entreprises, il peut s’agir de données sur les clients. Pour les gouvernements, il peut s’agir de renseignements sur la santé, de renseignements financiers, de renseignements personnels et de bien d’autres choses encore.
L’endroit où les données sont stockées est important — c’est pourquoi la résidence des données constitue un élément essentiel de toute stratégie de souveraineté numérique. Mais la souveraineté des données va plus loin. Même si des données sont stockées au Canada sur des serveurs appartenant à une entreprise étrangère, elles peuvent tout de même être assujetties à des lois et à des juridictions étrangères. De même, le simple fait que des données se trouvent au Canada ne constitue pas nécessairement une garantie de fiabilité ou de sécurité.
La souveraineté numérique doit être envisagée de manière globale et tenir compte de la technologie, des données, de l’infrastructure, des normes, de l’expertise et de la gouvernance. Il en va de même pour les normes ouvertes et l’interopérabilité, qui sont également des composantes essentielles de la souveraineté numérique. Il existe un autre aspect de la souveraineté numérique qui ne reçoit pas suffisamment d’attention : les normes ouvertes et l’interopérabilité. Imaginez créer des milliers de documents qui ne peuvent être ouverts qu’avec un seul logiciel particulier. Ou imaginez bâtir un système gouvernemental qui ne peut communiquer qu’avec une technologie particulière.
Cela peut très bien fonctionner à court terme, mais à long terme, nous créons des dépendances. Les normes ouvertes permettent à différents systèmes de communiquer entre eux et nous évitent d’être enfermés dans une technologie particulière. Elles permettent de remplacer une composante sans devoir refaire l’ensemble du système. Elles permettent aux institutions publiques de continuer à fonctionner même lorsqu’une technologie particulière n’est plus prise en charge. Et elles permettent aux Canadiens de continuer à accéder aux documents publics, peu importe quelles entreprises de logiciels existeront encore dans 20 ou 30 ans.
La souveraineté numérique concerne aussi les compétences
Le Canada doit investir dans son expertise technique et ses compétences numériques. Nous devons être capables d’exploiter les technologies que nous utilisons, qu’elles soient à code source ouvert ou commerciales. Nous avons besoin d’administrateurs de systèmes, de développeurs de logiciels, d’experts en cybersécurité, de chercheurs, de contributeurs au code source ouvert, d’étudiants, d’enseignants et de groupes technologiques communautaires. Les groupes d’utilisateurs Linux en sont un excellent exemple : ils sont animés par la communauté et contribuent au développement des compétences techniques à l’échelle locale.
Plus nous possédons d’expertise à l’interne, plus nous avons de choix.
Un pays qui possède une infrastructure physique, mais qui ne dispose pas de l’expertise nécessaire demeure dépendant de quelqu’un d’autre, puisqu’il n’a pas les compétences requises pour entretenir ou modifier cette infrastructure. Le savoir est aussi une infrastructure. Il ne s’agit pas de choisir entre les technologies commerciales et le code source ouvert. La souveraineté numérique ne devrait pas être présentée comme une bataille idéologique entre les technologies commerciales et le code source ouvert. Les organisations devraient prendre leurs décisions en fonction de leurs propres besoins et de leurs propres profils de risque. Les entreprises de technologies commerciales ont contribué à certains des logiciels les plus innovants au monde, et de nombreux projets à code source ouvert sont directement soutenus par ces entreprises.
La question plus importante consiste à comprendre la relation que nous entretenons avec une technologie donnée : qui la contrôle, qui peut y accéder, pouvons-nous la déplacer, pouvons-nous la modifier, pouvons-nous la soutenir, pouvons-nous l’utiliser? Avant d’adopter une technologie particulière, nous devons nous poser ces questions. Qui peut prendre ces décisions? Ce ne sont pas seulement des questions techniques — ce sont des questions de gouvernance.
L’occasion pour le Canada
Le Canada n’a pas besoin de tout développer par lui-même — en fait, ce serait extrêmement difficile. Nous pouvons nous appuyer sur l’écosystème existant des technologies ouvertes. Linux en est un excellent exemple : il est utilisé partout dans le monde, dans une vaste gamme d’applications. L’occasion pour le Canada consiste à réfléchir stratégiquement à la manière dont nous participons à cet écosystème et à investir dans les domaines où nous voulons être présents.
Nous pouvons soutenir notre communauté du code source ouvert. Nous pouvons réfléchir à la littératie numérique et aux compétences techniques. Nous pouvons promouvoir Linux et les technologies ouvertes. Nous pouvons encourager les gouvernements à réfléchir aux normes ouvertes et à l’interopérabilité. Nous pouvons soutenir les entreprises canadiennes qui souhaitent bâtir leurs propres services technologiques autour de technologies ouvertes. Nous pouvons investir dans l’expertise technique. Nous pouvons nous assurer que les décisions que nous prenons aujourd’hui ne limitent pas inutilement nos options pour l’avenir.
La souveraineté signifie avoir le choix
La souveraineté numérique ne signifie pas construire des murs numériques autour du Canada. Elle signifie s’assurer que les Canadiens ont des choix quant aux technologies qu’ils utilisent, aux systèmes qu’ils adoptent, aux données qu’ils stockent et aux logiciels qu’ils exécutent. Elle signifie intégrer la résilience, la transparence, l’interopérabilité et les compétences. Elle signifie avoir des options.
L’Association Linux du Canada croit que Linux, les logiciels à code source ouvert et les normes ouvertes joueront un rôle important pour aider le Canada à y parvenir. Après tout, l’avenir numérique du Canada ne devrait pas être quelque chose qui nous arrive — il devrait être quelque chose que nous influençons et auquel nous participons.



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