Lorsqu’on parle d’indépendance technologique, la discussion porte souvent sur les logiciels, les fournisseurs de services infonuagiques, les systèmes d’exploitation et l’endroit où les données sont stockées.

Ces questions sont importantes.

Mais il existe un autre aspect de la discussion auquel on accorde beaucoup moins d’attention : les normes ouvertes.

Les normes ouvertes déterminent si nous pourrons encore ouvrir des documents dans plusieurs années, si différents systèmes peuvent communiquer entre eux, si les organisations peuvent changer de fournisseur sans devoir tout reconstruire et si l’information publique demeure accessible, peu importe quelle entreprise domine le marché à un moment donné.

Ce n’est peut-être pas le sujet technologique le plus spectaculaire.

Mais les normes ouvertes sont fondamentales.

Qu’est-ce qu’une norme ouverte?

Une norme ouverte est une spécification technique documentée publiquement qui permet à différents produits, systèmes ou organisations de fonctionner ensemble.

Le mot important n’est pas simplement « norme ».

C’est ouverte.

Une norme est particulièrement utile lorsque les organisations peuvent l’adopter sans devoir obtenir la permission d’un fournisseur, sans être enfermées dans un produit propriétaire et sans dépendre d’information contrôlée par une seule entreprise.

Les normes ouvertes peuvent s’appliquer à de nombreux domaines :

les formats de documents

les protocoles réseau

les technologies Web

l’échange de données

l’authentification

la messagerie

les systèmes de fichiers

l’accessibilité

le multimédia

les systèmes d’information gouvernementaux

Internet lui-même fonctionne grâce à des normes.

Votre navigateur Web n’a pas besoin d’être conçu par la même entreprise qui exploite le site Web que vous consultez. Votre fournisseur de courriel n’a pas besoin d’être le même que celui de la personne qui reçoit votre message.

Cette interopérabilité existe parce que les technologies sous-jacentes respectent des normes communes.

Le danger d’un enfermement invisible

L’enfermement propriétaire ne se produit pas toujours parce qu’une organisation choisit délibérément de devenir dépendante d’une entreprise.

Parfois, cette dépendance s’installe graduellement.

Une organisation adopte une plateforme logicielle particulière.

Elle crée ensuite des milliers de documents avec cette plateforme.

Puis elle développe ses processus de travail autour de celle-ci.

D’autres services commencent à utiliser le même système.

Des intégrations sont ensuite développées.

Après plusieurs années, changer de plateforme devient difficile, même si la technologie utilisée n’est plus la meilleure option.

La question n’est alors plus simplement de savoir s’il existe un autre produit.

Il faut plutôt se demander si l’organisation peut réellement effectuer la transition.

C’est là que les normes ouvertes peuvent faire une énorme différence.

Si l’information est stockée dans des formats ouverts et bien documentés, un autre système peut potentiellement la lire.

Si les systèmes communiquent à l’aide de protocoles ouverts, il devient possible de remplacer un composant sans nécessairement devoir reconstruire l’ensemble du système.

Si les données peuvent être exportées dans des formats largement pris en charge, l’organisation conserve des options.

Sans ces possibilités, une décision technologique prise aujourd’hui peut créer une dépendance qui durera des décennies.

L’information publique devrait survivre aux entreprises de logiciels

Cette question devient particulièrement importante pour les gouvernements, les bibliothèques, les écoles, les universités et les autres institutions publiques.

L’information publique doit souvent demeurer accessible pendant très longtemps.

Imaginez un document gouvernemental créé aujourd’hui qui devra encore pouvoir être ouvert dans 30 ans.

Le logiciel utilisé pour le créer existera-t-il encore?

L’entreprise qui a développé ce logiciel existera-t-elle encore?

Une licence sera-t-elle toujours disponible?

Les systèmes futurs pourront-ils comprendre le fichier?

Ce ne sont pas des questions théoriques.

La technologie évolue rapidement, alors que les exigences de conservation des documents publics peuvent s’étendre sur plusieurs décennies.

L’approche la plus sûre à long terme n’est pas de présumer que les logiciels d’aujourd’hui seront toujours disponibles.

Il faut plutôt s’assurer que l’information elle-même est conservée dans des formats pouvant être compris et mis en œuvre indépendamment.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les normes ouvertes sont si importantes pour la préservation numérique.

L’interopérabilité favorise la concurrence

Les normes ouvertes jouent également un rôle important dans la concurrence.

Si un ministère, une entreprise ou une école ne peut communiquer qu’avec les systèmes d’un fournisseur particulier, les produits concurrents se retrouvent fortement désavantagés.

Même si un autre produit est moins coûteux, plus sécuritaire ou techniquement supérieur, changer de système peut devenir impraticable.

Les normes ouvertes changent cette relation.

Au lieu de demander :

« Ce produit fonctionne-t-il avec le fournisseur X? »

nous pouvons demander :

« Ce produit respecte-t-il la norme? »

Cela crée un environnement technologique fondamentalement plus sain.

Les entreprises peuvent alors rivaliser sur la qualité, le service, la convivialité, la sécurité et le prix, plutôt que sur la difficulté qu’auront leurs clients à les quitter.

Le logiciel libre en bénéficie, mais les logiciels commerciaux aussi.

Une norme ouverte n’exige pas que toutes ses mises en œuvre soient des logiciels libres.

Elle permet simplement à différentes solutions de coexister.

Les logiciels libres et les normes ouvertes ne sont pas la même chose

Cette distinction est importante.

Les logiciels libres et les normes ouvertes sont liés, mais ils ne sont pas identiques.

Une application libre peut tout de même dépendre de formats ou de services propriétaires.

Une application propriétaire peut, quant à elle, très bien prendre en charge des normes ouvertes.

L’écosystème numérique le plus solide est celui qui encourage les deux.

Les logiciels libres offrent de la transparence, de l’adaptabilité et la possibilité de développer une expertise autour de la technologie.

Les normes ouvertes favorisent l’interopérabilité et la portabilité.

Ensemble, elles réduisent les dépendances inutiles.

Mais aucune des deux ne devrait être considérée comme une solution miracle.

Les organisations ont toujours besoin d’une bonne gouvernance, de pratiques de sécurité efficaces, de documentation, d’expertise technique et d’une planification à long terme.

Les formats de fichiers sont plus importants qu’on ne le pense

Prenons quelque chose d’aussi simple qu’un document de bureau.

Un document peut contenir des années de travail, de l’information juridique, des recherches, des données financières ou des politiques publiques.

Pourtant, la capacité d’ouvrir ce document peut dépendre entièrement de la capacité d’un logiciel à comprendre le format dans lequel il a été enregistré.

Les formats de fichiers font donc partie de la gouvernance de l’information.

Lorsqu’une organisation choisit un format, elle prend également une décision concernant l’accessibilité future de cette information.

Il en va de même pour les bases de données.

Il en va de même pour les systèmes gouvernementaux.

Il en va de même pour les données scientifiques.

Il en va de même pour le matériel pédagogique.

Si l’information est importante, le format dans lequel elle est conservée l’est également.

Les normes sont également importantes pour l’accessibilité

Les normes ouvertes peuvent aussi améliorer l’accessibilité.

Lorsque les technologies respectent des normes bien documentées, les technologies d’assistance ont de meilleures chances de pouvoir interagir avec elles de façon cohérente.

L’accessibilité Web en est un bon exemple.

Les normes permettent aux navigateurs, aux lecteurs d’écran, aux sites Web et à d’autres technologies de fonctionner ensemble, même s’ils sont produits par des organisations complètement différentes.

Cette interopérabilité est essentielle.

La technologie ne devrait pas obliger les gens à utiliser un produit particulier simplement pour avoir accès à de l’information.

Pour les services publics en particulier, l’accessibilité et l’interopérabilité devraient faire partie d’une même responsabilité : s’assurer que les gens peuvent réellement utiliser les systèmes qui sont créés.

C’est dans l’approvisionnement que tout cela devient concret

Les gouvernements et les grandes organisations exercent une influence considérable par leurs décisions d’approvisionnement.

Chaque fois qu’une organisation achète une importante plateforme technologique, elle peut poser des questions comme :

Pouvons-nous exporter nos données?

Dans quel format?

Ce format est-il documenté publiquement?

Les systèmes concurrents peuvent-ils le lire?

La plateforme prend-elle en charge des protocoles ouverts?

Pouvons-nous migrer vers une autre solution sans perdre nos données?

Les intégrations reposent-elles sur des interfaces ouvertes?

Que se passe-t-il si le fournisseur cesse de soutenir le produit?

Que se passe-t-il si les prix augmentent considérablement?

Poser ces questions ne signifie pas rejeter les technologies commerciales.

Cela signifie simplement qu’il faut réfléchir au-delà de l’achat initial.

Le produit le moins cher ou le plus simple aujourd’hui peut devenir extrêmement coûteux si le quitter devient presque impossible plus tard.

Le Canada a l’occasion de penser à long terme

Le Canada n’a pas besoin de créer ses propres normes pour tout.

Dans de nombreux domaines, de solides normes ouvertes internationales existent déjà.

Notre occasion consiste plutôt à accorder davantage d’importance à l’interopérabilité et à la portabilité dans notre planification technologique.

Les organismes gouvernementaux peuvent intégrer les normes ouvertes dans leurs processus d’approvisionnement.

Les établissements d’enseignement peuvent expliquer aux étudiants pourquoi l’interopérabilité est importante.

Les entreprises canadiennes peuvent développer des produits et des services fondés sur des normes reconnues à l’échelle internationale.

Les communautés du logiciel libre peuvent contribuer à démontrer différentes mises en œuvre.

Les bibliothèques et les archives peuvent continuer à promouvoir des formats qui favorisent la préservation à long terme.

Et les organisations de toutes tailles peuvent commencer par poser une question simple avant d’adopter une technologie :

Si nous devions abandonner ce système demain, pourrions-nous le faire?

Si la réponse est non, cela mérite notre attention.

La liberté ne concerne pas seulement le logiciel

La liberté technologique est parfois présentée uniquement sous l’angle de l’accès au code source.

Le code source est extrêmement important.

Mais la capacité des technologies à communiquer entre elles l’est aussi.

Tout comme la capacité de déplacer nos données.

De préserver l’information.

De choisir un autre fournisseur.

Et d’accéder à un document des décennies après la disparition de l’entreprise qui a créé le logiciel utilisé à l’origine.

Les normes ouvertes n’attirent peut-être pas autant l’attention que les systèmes d’exploitation, les services infonuagiques ou l’intelligence artificielle.

Pourtant, elles déterminent discrètement le degré de liberté dont disposent réellement les organisations.

L’indépendance numérique ne consiste pas seulement à choisir les technologies que nous utilisons aujourd’hui. Elle consiste à nous assurer que nous aurons encore des choix demain.

Association Linux du Canada

Bâtir ensemble l’avenir du logiciel libre au Canada.