Le Canada et l’Allemagne viennent de franchir une nouvelle étape importante vers un modèle différent de souveraineté technologique.
Le 16 septembre, le ministre canadien de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, et le ministre fédéral allemand de la Transformation numérique et de la Modernisation de l’État, Karsten Wildberger, ont tenu à Montréal la première réunion des coprésidents de l’Alliance pour la souveraineté technologique (AST).
L’Alliance, initialement lancée par le Canada et l’Allemagne en février 2026, vise à réunir des partenaires internationaux de confiance afin de renforcer les capacités souveraines en intelligence artificielle, de partager des infrastructures numériques, de collaborer en matière de recherche et de réduire les dépendances technologiques stratégiques.
Pour le Canada, il s’agit de bien plus que d’intelligence artificielle.
Cela soulève une question beaucoup plus vaste que les gouvernements, les entreprises et les citoyens doivent de plus en plus se poser :
Qui contrôle les technologies dont nous dépendons?
La souveraineté numérique ne signifie pas l’isolement numérique
La souveraineté numérique est parfois interprétée à tort comme une volonté pour chaque pays de fabriquer chaque serveur, de développer chaque application et de fonctionner entièrement à l’intérieur de ses propres frontières technologiques.
Ce n’est ni réaliste ni nécessaire.
Le Canada participe à un écosystème technologique mondial profondément interconnecté, et la coopération internationale demeurera essentielle.
La question la plus importante est de savoir si les Canadiens conservent un véritable choix et un véritable contrôle.
Pouvons-nous choisir où nos données sont stockées?
Les organisations peuvent-elles passer d’un fournisseur à un autre?
Les systèmes essentiels peuvent-ils continuer à fonctionner si une relation commerciale change?
Les logiciels peuvent-ils être inspectés et vérifiés de façon indépendante?
Les organisations canadiennes peuvent-elles adapter les technologies aux exigences canadiennes?
Et pouvons-nous éviter de devenir dépendants de façon permanente d’un petit nombre de plateformes contrôlées depuis l’étranger?
Ce sont des questions de résilience autant que de souveraineté.
L’Alliance pour la souveraineté technologique reflète cette réalité. Le Canada et l’Allemagne ne proposent pas un isolement technologique. Ils cherchent plutôt à favoriser la coopération entre partenaires de confiance tout en tentant de réduire les dépendances stratégiques envers les écosystèmes technologiques dominants.
Cette distinction est importante.
Le logiciel libre a un rôle naturel à jouer
Le logiciel libre ne peut pas, à lui seul, garantir la souveraineté numérique.
Une organisation canadienne peut exploiter des logiciels libres sur une infrastructure contrôlée ailleurs, tout comme une technologie propriétaire peut parfois être exploitée entièrement au Canada.
Mais le logiciel libre offre quelque chose d’extrêmement important : des options.
L’accès au code source permet d’inspecter, de modifier et de maintenir les logiciels de façon indépendante, ainsi que de les déployer dans différents environnements.
Les normes ouvertes et la portabilité des données peuvent faciliter le changement de fournisseur.
L’auto-hébergement peut permettre aux organisations d’exercer un contrôle direct sur leur infrastructure et leurs informations lorsque cela est approprié.
Et un écosystème fondé sur des technologies interopérables réduit le risque qu’une seule entreprise devienne un intermédiaire incontournable.
La Stratégie nationale sur l’intelligence artificielle du Canada reconnaît elle-même ce lien. La stratégie présente l’IA à code source ouvert comme un moyen de réduire la dépendance envers les fournisseurs, d’accroître la transparence et la flexibilité, de soutenir la concurrence et de permettre l’adaptation des technologies aux exigences canadiennes.
Il s’agit d’une reconnaissance importante.
En fin de compte, la souveraineté numérique ne dépend pas seulement de l’endroit où se trouve la technologie, mais aussi du degré de contrôle que nous conservons sur celle-ci.
Le Canada commence à réunir les différentes pièces
L’Alliance pour la souveraineté technologique n’était pas la seule annonce importante faite à Montréal.
Lors de ALL IN 2026, Mila, Mozilla et Hypertec ont annoncé leur intention de créer un consortium canadien consacré à l’intelligence artificielle à code source ouvert.
Son objectif déclaré est de rendre les outils avancés d’IA plus accessibles et plus abordables pour les petites et moyennes entreprises ainsi que pour d’autres organisations, tout en offrant aux utilisateurs un plus grand choix et un meilleur contrôle sur leurs technologies et leurs données.
Le Canada et l’Allemagne ont également annoncé des investissements prévus dans LawZero, l’organisme sans but lucratif montréalais fondé par Yoshua Bengio. Le Canada prévoit investir 150 millions de dollars canadiens, tandis que l’Allemagne prévoit investir 100 millions d’euros, sous réserve d’une notification à la Commission européenne, afin de soutenir la recherche sur des systèmes avancés d’intelligence artificielle conçus autour de la transparence, de la confiance et de la sécurité.
Un nouveau partenariat entre Mila et le Centre allemand de recherche en intelligence artificielle permettra également d’élargir la collaboration dans des domaines comprenant l’IA à code source ouvert, les systèmes d’IA sécuritaires, l’énergie intelligente et l’observation de la Terre.
Prises individuellement, ces initiatives peuvent sembler être des annonces distinctes concernant l’intelligence artificielle.
Ensemble, toutefois, elles révèlent quelque chose de plus important.
Le Canada considère de plus en plus le contrôle des infrastructures numériques, de la capacité informatique, des systèmes d’IA et des connaissances technologiques comme des capacités stratégiques nationales.
Une infrastructure souveraine exige des choix souverains
La construction de centres de données canadiens et l’expansion de la capacité informatique nationale constituent des étapes importantes.
Mais l’infrastructure à elle seule ne suffit pas.
Le simple fait qu’un serveur soit situé au Canada ne rend pas automatiquement souveraine la technologie qui y fonctionne.
Si la plateforme d’exploitation, la pile logicielle, les formats de données, les API et les systèmes de gestion demeurent entièrement dépendants d’un seul fournisseur externe, déplacer le matériel au nord de la frontière ne résout qu’une partie du problème.
Une véritable résilience technologique exige des choix à tous les niveaux de la pile technologique.
C’est là que Linux, les logiciels libres et les normes ouvertes deviennent particulièrement pertinents.
Ils permettent aux gouvernements, aux entreprises, aux établissements d’enseignement, aux organismes sans but lucratif et aux particuliers de choisir entre des fournisseurs commerciaux, des fournisseurs canadiens, des infrastructures communautaires et des solutions auto-hébergées sans nécessairement abandonner la technologie sous-jacente.
Cette portabilité est précieuse.
Elle favorise la concurrence.
Elle réduit les dépendances.
Et surtout, elle préserve la capacité de changer de direction.
La souveraineté, c’est aussi la capacité de partir
Il existe un autre aspect de la souveraineté numérique qui reçoit beaucoup moins d’attention.
Pouvez-vous partir?
Une organisation peut être parfaitement satisfaite d’une plateforme propriétaire aujourd’hui.
Le problème survient lorsque quitter cette plateforme devient techniquement difficile, financièrement prohibitif ou pratiquement impossible.
Les documents peuvent dépendre de formats propriétaires. Les processus opérationnels peuvent reposer sur des API propres à un fournisseur. Des années de données peuvent devenir difficiles à exporter. Les employés peuvent devenir dépendants d’applications pour lesquelles aucun plan de migration n’existe.
À ce moment-là, le choix devient théorique plutôt que pratique.
Pour cette raison, la souveraineté numérique devrait inclure non seulement la capacité de choisir une technologie, mais aussi celle de changer de technologie.
Les organisations devraient connaître leurs options de sortie avant d’en avoir besoin.
Les formats ouverts, les systèmes interopérables et les solutions libres peuvent considérablement renforcer ces options.
L’occasion qui s’offre au Canada
Le Canada n’a pas besoin de recréer l’ensemble de l’industrie technologique mondiale à l’intérieur de ses frontières.
Ce que le Canada peut faire, c’est bâtir un écosystème dans lequel les Canadiens conservent de véritables choix technologiques.
Cela signifie investir dans les infrastructures et les talents canadiens.
Cela signifie collaborer avec des partenaires internationaux de confiance comme l’Allemagne.
Cela signifie soutenir les normes ouvertes et l’interopérabilité.
Cela signifie encourager des marchés technologiques concurrentiels plutôt que de permettre aux infrastructures essentielles de se concentrer entre les mains d’un petit nombre de fournisseurs.
Et cela signifie reconnaître les technologies libres comme faisant partie de l’infrastructure numérique stratégique du Canada.
L’Alliance pour la souveraineté technologique Canada-Allemagne est encore en développement. Sa composition fondatrice et plusieurs de ses mécanismes pratiques restent à déterminer.
Son succès devrait donc, en fin de compte, être évalué en fonction des capacités et des choix qu’elle permettra de créer, et non simplement par la création d’une autre initiative internationale.
Mais l’orientation est importante.
Les gouvernements reconnaissent de plus en plus quelque chose que la communauté du logiciel libre comprend depuis des décennies :
Le contrôle de la technologie est important.
La souveraineté numérique ne consiste pas à fermer le Canada au reste du monde.
Elle consiste à s’assurer que le Canada puisse participer au monde numérique sans renoncer à sa capacité de choisir, de comprendre, d’exploiter et de changer les technologies dont les Canadiens dépendent de plus en plus.
Et le logiciel libre a un rôle important à jouer pour rendre cela possible.
Association Linux du Canada
L’Association Linux du Canada fait la promotion de Linux, des logiciels libres, de l’éducation et de l’indépendance technologique partout au Canada. Nous croyons que les technologies ouvertes, l’interopérabilité et la liberté de choix sont des éléments essentiels d’un avenir numérique canadien résilient.



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