La quête de souveraineté numérique du Canada entre dans une phase de plus en plus concrète. Après des années de discussions sur la dépendance envers les technologies étrangères, la protection des données et les risques liés à la concentration des infrastructures essentielles entre les mains de quelques multinationales, le gouvernement fédéral prend des mesures pour développer des capacités infonuagiques sous contrôle canadien.
Services partagés Canada (SPC) a lancé une invitation à se qualifier pour l'infonuagique souveraine, identifiée par le numéro de sollicitation CS-SOVC-2026. Publiée le 25 septembre 2026, cette initiative établit un processus de qualification destiné aux entreprises détenues et contrôlées par des intérêts canadiens qui souhaitent participer aux futurs marchés publics fédéraux liés à l'infonuagique souveraine. La date limite de la première période de qualification a été reportée au 26 octobre 2026, et des renseignements destinés aux fournisseurs ont été mis à jour au cours du mois d'octobre (Services partagés Canada, 2026a).
Il s'agit d'une évolution importante, mais elle soulève également une question qui mérite une réflexion approfondie : la stratégie canadienne d'infonuagique souveraine permettra-t-elle de bâtir une véritable indépendance technologique à long terme, ou se limitera-t-elle à modifier la propriété des infrastructures tout en maintenant les mêmes dépendances technologiques?
La réponse dépendra de décisions qui vont bien au-delà de la nationalité des fournisseurs de services infonuagiques.
Un changement important dans les marchés publics fédéraux
L'invitation à se qualifier pour l'infonuagique souveraine représente une tentative de renforcer le contrôle canadien sur les données et les services numériques du gouvernement.
Selon l'avis de marché, les fournisseurs potentiels doivent démontrer qu'ils sont détenus et contrôlés par des intérêts canadiens, notamment en ce qui concerne leurs sociétés mères, et fournir des renseignements sur leurs offres de services infonuagiques souverains. Le processus vise à établir une liste de fournisseurs qualifiés qui pourraient participer à de futurs appels d'offres (Services partagés Canada, 2026a).
Il est important de préciser qu'aucun contrat n'est encore attribué dans le cadre de cette démarche. La qualification ne garantit pas l'obtention de contrats, et le gouvernement ne s'est pas engagé à acheter des services précis par l'intermédiaire de ce processus.
Le processus d'approvisionnement invoque également l'exception relative à la sécurité nationale, ce qui permet de soustraire cette démarche à certaines obligations prévues par les accords commerciaux applicables. Cette décision souligne que le gouvernement considère les infrastructures numériques comme un enjeu qui dépasse les simples achats commerciaux.
Cette orientation correspond aux priorités énoncées dans le Plan ministériel 2026-2027 de SPC, qui met notamment l'accent sur l'hébergement souverain, le renforcement des capacités infonuagiques canadiennes, les infrastructures infonuagiques privées contrôlées par le gouvernement et l'amélioration de la résilience (Services partagés Canada, 2026b).
Ces mesures sont significatives. Le Canada a des raisons légitimes de vouloir s'assurer que ses systèmes gouvernementaux essentiels demeurent opérationnels, sécurisés et soumis à l'autorité canadienne.
Toutefois, le succès de cette initiative devrait ultimement être évalué en fonction de ce que le Canada est capable d'exploiter, de maintenir, de sécuriser et de rétablir de manière indépendante, et non simplement selon le nombre d'entreprises canadiennes figurant sur une liste de fournisseurs qualifiés.
La propriété canadienne est nécessaire, mais elle ne suffit pas
La propriété et le contrôle canadiens constituent des éléments importants pour protéger les infrastructures numériques nationales. Une entreprise relevant de la compétence juridique canadienne peut offrir des avantages en matière de responsabilité, de surveillance réglementaire et de prise de décisions opérationnelles.
Cependant, la propriété ne garantit pas à elle seule l'indépendance technologique.
Un fournisseur infonuagique canadien peut encore dépendre fortement de plateformes de virtualisation propriétaires, de licences logicielles contrôlées à l'étranger, de systèmes externes de gestion des identités, d'outils d'administration spécialisés ou de fournisseurs technologiques relevant d'autres juridictions.
Ces dépendances peuvent demeurer importantes même lorsque les serveurs sont physiquement situés au Canada.
Par exemple, un environnement infonuagique pourrait respecter les exigences canadiennes en matière de propriété et de résidence des données tout en utilisant des logiciels qui ne peuvent être entretenus, modifiés ou pris en charge de manière indépendante sans la coopération continue d'un fournisseur externe.
Cela ne signifie pas automatiquement qu'un tel environnement est peu sécuritaire ou inapproprié. Les systèmes propriétaires peuvent offrir des services fiables, sécurisés et soutenus par des équipes professionnelles.
La préoccupation est différente : le Canada conserve-t-il un contrôle suffisant pour assurer la continuité de ses services essentiels si les ententes commerciales, les conditions de licence, les relations internationales ou la disponibilité des fournisseurs changent?
La souveraineté numérique doit donc englober à la fois le contrôle juridique et une véritable indépendance opérationnelle.
Quelle place pour les logiciels libres dans cette stratégie?
Cette initiative d'approvisionnement offre l'occasion d'examiner le rôle que pourraient jouer les technologies libres dans les futures infrastructures infonuagiques gouvernementales du Canada.
Linux constitue déjà une plateforme éprouvée pour l'informatique d'entreprise. Des technologies comme OpenStack, Kubernetes, Ceph et d'autres projets d'infrastructure à code source ouvert proposent des solutions établies en matière de virtualisation, d'orchestration, de stockage et d'exploitation infonuagique.
Ces technologies ne deviennent pas automatiquement souveraines simplement parce que leur code source est accessible. Elles nécessitent toujours un déploiement sécuritaire, une maintenance professionnelle, une gouvernance appropriée, des chaînes d'approvisionnement fiables et du personnel qualifié.
Néanmoins, les licences libres peuvent offrir des avantages importants.
Les organisations peuvent examiner les logiciels, évaluer leur fonctionnement, les modifier lorsque nécessaire et conserver une plus grande souplesse dans le choix de leurs fournisseurs de soutien technique. Les normes ouvertes et les infrastructures portables peuvent également réduire les obstacles techniques associés à la migration des services entre différents environnements.
Ces capacités sont particulièrement importantes lorsqu'on conçoit des infrastructures destinées à fonctionner pendant plusieurs décennies.
Les logiciels libres peuvent aussi créer des possibilités pour les entreprises technologiques canadiennes. Plutôt que de dépendre exclusivement d'ententes de revente ou de gestion conclues avec de grands fournisseurs étrangers, les entreprises canadiennes peuvent développer leur expertise, leurs services et leurs produits autour de technologies qu'elles ont le droit de comprendre et d'améliorer.
Cette approche peut contribuer à diversifier et à renforcer l'écosystème technologique national.
Le résumé public de l'approvisionnement examiné ne permet pas d'établir que SPC a imposé une exigence générale relative aux logiciels libres pour les fournisseurs qualifiés. L'adoption des logiciels libres ne devrait pas non plus être considérée comme la seule voie possible vers la souveraineté.
La question la plus pertinente consiste plutôt à déterminer si les futurs critères d'évaluation des marchés publics accorderont une importance réelle à la portabilité des logiciels, aux normes ouvertes, à la maintenance indépendante et à la capacité de remplacer les composants technologiques essentiels.
Ces caractéristiques devraient compter, qu'une solution repose principalement sur des logiciels libres, des logiciels propriétaires ou une combinaison des deux.
Éviter une nouvelle forme de dépendance envers les fournisseurs
L'un des risques associés à la création d'infrastructures souveraines consiste à remplacer une concentration de dépendances par une autre.
Le Canada pourrait réduire sa dépendance envers un petit groupe de grands fournisseurs infonuagiques étrangers tout en créant involontairement un nouvel environnement dans lequel les services gouvernementaux essentiels dépendraient d'un nombre limité de fournisseurs nationaux.
Un fournisseur canadien peut offrir des protections importantes sur le plan juridique, mais cela ne devrait pas le soustraire à un examen rigoureux de l'interopérabilité, de la portabilité ou des coûts d'exploitation à long terme.
Les propres documents de planification du gouvernement fédéral reconnaissent l'importance de réduire la concentration des fournisseurs et de diversifier les partenaires technologiques. SPC a également identifié la domination d'Amazon Web Services, de Microsoft Azure et de Google Cloud comme un défi pour la souveraineté opérationnelle et technologique (Services partagés Canada, 2026c).
Cette reconnaissance est encourageante.
La prochaine étape consiste à veiller à ce que cette diversification dépasse la simple propriété des entreprises.
Un écosystème infonuagique souverain et résilient devrait permettre aux services gouvernementaux de migrer entre des fournisseurs appropriés sans obstacles techniques ou financiers déraisonnables. Il devrait favoriser les évaluations de sécurité indépendantes, les ententes contractuelles transparentes et les stratégies de sortie réalistes.
Les marchés publics devraient également tenir compte de la disponibilité de plusieurs organisations qualifiées pour assurer le soutien technique et de la capacité à maintenir les services essentiels lorsqu'un fournisseur se retire du marché.
Il ne s'agit pas d'arguments contre les grands fournisseurs technologiques ou les produits propriétaires. Il s'agit plutôt de préserver des solutions de rechange crédibles et d'éviter les dépendances inutiles.
Une occasion pour le secteur technologique canadien
L'initiative d'infonuagique souveraine pourrait créer des possibilités pour les entreprises canadiennes d'hébergement, les fournisseurs de services gérés, les spécialistes de la cybersécurité, les développeurs d'infrastructures et les organisations qui travaillent avec des technologies libres.
Elle pourrait également encourager les investissements dans les capacités techniques nationales.
Toutefois, les petits fournisseurs canadiens peuvent éprouver des difficultés à participer aux marchés publics gouvernementaux, qui exigent souvent une documentation importante, des certifications de sécurité, des ressources financières et une capacité opérationnelle considérable.
Ces exigences répondent fréquemment à des besoins légitimes, particulièrement lorsqu'il est question de renseignements gouvernementaux sensibles et de services essentiels.
Le défi pour les décideurs consiste à maintenir des normes élevées de sécurité et de fiabilité sans concevoir involontairement des processus d'approvisionnement auxquels seules les plus grandes organisations peuvent participer.
Le Canada devrait examiner comment les petits fournisseurs qualifiés pourraient contribuer au moyen de partenariats, de services spécialisés et de composants d'infrastructure clairement définis.
Un écosystème technologique souverain et dynamique n'exige pas que chaque entreprise canadienne exploite une plateforme infonuagique nationale complète.
Il exige plutôt un environnement dans lequel des entreprises possédant différentes compétences peuvent contribuer à des infrastructures canadiennes sécuritaires, interopérables et durables.
La question de la main-d'œuvre ne peut être ignorée
L'indépendance d'une infrastructure dépend aussi des personnes capables de l'exploiter.
Le Canada peut investir dans des centres de données nationaux, des fournisseurs infonuagiques détenus par des intérêts canadiens et des plateformes logicielles souveraines. Toutefois, ces investissements ne pourront atteindre leur plein potentiel sans une main-d'œuvre qui comprend les technologies sous-jacentes.
L'administration des systèmes Linux, l'ingénierie réseau, l'architecture infonuagique, l'automatisation, la cybersécurité, les systèmes de stockage et l'orchestration de conteneurs représentent tous des domaines d'expertise essentiels.
Les infrastructures à code source ouvert peuvent contribuer au développement de ces compétences au Canada, puisque les étudiants, les chercheurs, les entreprises et les institutions publiques peuvent travailler directement avec bon nombre des technologies utilisées dans les environnements de production.
C'est ici que les établissements d'enseignement, les organisations professionnelles, les employeurs et les groupes communautaires ont un rôle important à jouer.
L'Association Linux du Canada estime que le renforcement de l'expertise canadienne en logiciels libres devrait faire partie intégrante des discussions sur la souveraineté numérique.
Le développement des infrastructures nationales et celui des compétences techniques canadiennes sont deux objectifs complémentaires. Aucun des deux ne devrait être considéré comme secondaire.
Une avancée positive qui mérite un suivi attentif
Le processus fédéral de qualification pour l'infonuagique souveraine constitue un signe encourageant que la souveraineté numérique passe progressivement des discussions politiques à la mise en œuvre.
Il reconnaît l'importance du contrôle des infrastructures essentielles, le rôle que peuvent jouer les fournisseurs technologiques canadiens et les vulnérabilités stratégiques pouvant découler d'une dépendance envers des services contrôlés à l'étranger.
Ces constats sont importants.
Toutefois, le processus d'approvisionnement en est encore à ses premières étapes. Il reste à déterminer quels fournisseurs seront qualifiés, quelles exigences seront imposées dans les futurs contrats et comment le gouvernement évaluera l'indépendance technologique par rapport à la sécurité, au rendement et aux coûts.
Il faut également distinguer la création d'un mécanisme d'approvisionnement pour l'infonuagique souveraine de la transformation de l'ensemble des infrastructures numériques gouvernementales. SPC a indiqué que ce nouveau mécanisme vise à compléter les approches existantes en matière d'approvisionnement infonuagique plutôt qu'à les remplacer.
La conception des futures exigences contractuelles sera donc particulièrement importante.
L'Association Linux du Canada encourage les décideurs à intégrer les technologies libres, les normes ouvertes, l'interopérabilité et la capacité de maintenance indépendante dans une approche globale de la souveraineté des infrastructures numériques.
Il ne s'agit pas d'exclure les technologies propriétaires ou les partenariats internationaux. Le Canada bénéficie de la coopération technologique mondiale et devrait continuer à en profiter.
Il s'agit plutôt de s'assurer que cette coopération ne se transforme pas en une dépendance sans solution de rechange.
La souveraineté numérique du Canada ne sera pas déterminée uniquement par l'emplacement de ses serveurs ou par le nom de l'entreprise figurant sur un contrat de services infonuagiques. Elle dépendra de la capacité des Canadiens à conserver les connaissances, l'autorité juridique et les compétences techniques nécessaires pour exploiter leurs systèmes numériques essentiels de manière indépendante lorsque les circonstances l'exigent.
L'initiative d'infonuagique souveraine représente une occasion de progresser vers cet objectif.
La question est maintenant de savoir si les décisions d'approvisionnement qui suivront permettront de le réaliser pleinement.
Références
Services partagés Canada. (2026a). Invitation à se qualifier pour l'infonuagique souveraine (no de sollicitation CS-SOVC-2026). Gouvernement du Canada, AchatsCanada. https://achatscanada.canada.ca/fr/occasions-de-marche
Services partagés Canada. (2026b). Plan ministériel 2026-2027 de Services partagés Canada. Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/fr/services-partages/organisation/a-propos/transparence/plan-ministeriel/2026-2027.html
Services partagés Canada. (2026c). Comité permanent des opérations gouvernementales et des prévisions budgétaires (OGGO) : Budget principal des dépenses 2026-2027. Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/fr/services-partages.html



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