Le Canada franchit une étape importante pour renforcer la sécurité internationale et la résilience économique. Le 26 octobre, le ministre des Finances, François-Philippe Champagne, a annoncé des progrès vers la création de la Banque de défense, de sécurité et de résilience (DSRB), une nouvelle institution financière internationale destinée à aider les pays alliés à financer la production de matériel de défense, les infrastructures essentielles et les capacités industrielles liées à la sécurité.
Le Canada travaille aux côtés de huit partenaires européens : l'Albanie, la Belgique, la Grèce, la Lettonie, le Luxembourg, la Roumanie, la Türkiye et l'Ukraine. Selon les plans annoncés, le siège mondial de la banque sera établi au Canada, avec une présence européenne au Luxembourg.
La signature de l'accord fondateur est prévue pour le 30 novembre 2026, et le début des activités est envisagé pour 2027.
Les États-Unis ne figurent pas parmi les participants fondateurs annoncés.
Cette initiative représente une évolution potentiellement importante du rôle du Canada sur la scène internationale. Elle soulève toutefois une question plus large qui mérite une réflexion approfondie :
Que signifie la sécurité nationale à une époque où presque tous les systèmes essentiels dépendent des logiciels, des infrastructures numériques et des chaînes d'approvisionnement technologiques?
Pour l'Association Linux du Canada (ALC), la réponse doit nécessairement inclure la souveraineté numérique.
La sécurité ne se limite plus au matériel militaire
Les discussions traditionnelles sur la sécurité nationale portent souvent sur les avions, les navires, l'équipement militaire et la production industrielle.
Ces capacités demeurent importantes. Toutefois, la résilience nationale moderne va bien au-delà du matériel physique.
Les activités gouvernementales, les systèmes énergétiques, les réseaux de télécommunications, les infrastructures de transport, les services d'urgence, les institutions financières et les organisations de défense dépendent tous d'environnements numériques de plus en plus complexes.
Ces environnements nécessitent des systèmes d'exploitation, des infrastructures réseau, des plateformes infonuagiques, des outils de cybersécurité, de la maintenance logicielle et du personnel technique qualifié.
Un pays peut posséder de l'équipement sophistiqué et des ressources financières considérables, tout en demeurant vulnérable s'il ne peut pas exploiter, sécuriser, entretenir ou rétablir de façon autonome les systèmes numériques dont dépendent ses institutions.
La résilience financière et la résilience technologique doivent progresser ensemble.
La création d'une institution financière internationale consacrée à la sécurité offre l'occasion d'examiner cette relation de plus près.
La souveraineté numérique repose sur les capacités, et non sur l'isolement
La souveraineté numérique est parfois interprétée à tort comme une volonté d'isolement technologique ou de rejet des partenariats internationaux.
Elle n'est ni l'un ni l'autre.
La souveraineté numérique consiste à conserver un contrôle réel sur les systèmes numériques essentiels, à comprendre les dépendances technologiques et à préserver la capacité de prendre des décisions indépendantes concernant les infrastructures, la sécurité et les activités à long terme.
Pour le Canada, cela comprend la capacité d'évaluer les logiciels utilisés dans les systèmes essentiels, d'entretenir les infrastructures stratégiques, de développer une expertise nationale et d'éviter une dépendance excessive envers un seul fournisseur étranger ou un seul fournisseur de technologies.
Les logiciels libres peuvent jouer un rôle important dans l'atteinte de ces objectifs.
Linux, les technologies de réseautique ouvertes, les plateformes de virtualisation libres et d'autres systèmes développés ouvertement offrent des possibilités de transparence, d'interopérabilité, de maintenance indépendante et de développement des capacités techniques nationales.
L'accès au code source peut permettre aux organisations qualifiées d'inspecter les logiciels, de repérer les vulnérabilités, d'adapter les systèmes et d'entretenir les infrastructures sans dépendre exclusivement de la feuille de route commerciale d'un fournisseur.
Cependant, un logiciel libre n'est pas automatiquement sécuritaire, souverain ou indépendant.
Ses avantages reposent sur une maintenance responsable, des pratiques de développement sécuritaires, des chaînes d'approvisionnement fiables, du personnel qualifié et des investissements soutenus.
Un système techniquement ouvert, mais mal entretenu, peut créer des vulnérabilités plutôt que de les éliminer.
Une véritable souveraineté numérique exige à la fois la liberté technologique et la capacité concrète de l'exercer.
Les chaînes d'approvisionnement technologiques du Canada méritent autant d'attention
L'un des principaux objectifs de la future Banque de défense, de sécurité et de résilience est de réduire les obstacles financiers qui empêchent les fabricants et les fournisseurs d'accroître leur production.
Ce défi possède un équivalent dans le domaine numérique.
Les infrastructures technologiques essentielles reposent sur un vaste écosystème de développeurs, de responsables de la maintenance logicielle, de fabricants de matériel informatique, de spécialistes en cybersécurité, d'exploitants de services infonuagiques et de fournisseurs de services.
De petites organisations peuvent développer des technologies de sécurité ou des solutions d'infrastructure prometteuses, sans toutefois disposer des ressources financières nécessaires pour prendre de l'expansion, obtenir des certifications, accéder aux marchés réglementés ou participer à de grands appels d'offres.
Les entreprises canadiennes qui travaillent dans les domaines des infrastructures libres, des communications sécurisées, de la sécurité des chaînes d'approvisionnement logicielles et des plateformes informatiques souveraines peuvent se heurter à des obstacles semblables.
Une stratégie nationale de résilience devrait donc tenir compte non seulement de la production d'équipement physique, mais aussi des logiciels, des services numériques et des compétences techniques nécessaires à son fonctionnement et à sa protection.
Cela ne signifie pas que la nouvelle banque a annoncé du financement pour Linux, le développement de logiciels libres ou des initiatives canadiennes de souveraineté numérique. Aucune annonce de cette nature n'a été faite.
La création de cette institution offre plutôt l'occasion de se demander si les futurs mécanismes d'investissement en sécurité et en résilience reconnaîtront adéquatement les infrastructures numériques comme des capacités stratégiques.
Les logiciels libres et la sécurité des infrastructures essentielles
Les technologies libres jouent déjà un rôle important dans l'économie numérique mondiale.
Linux est utilisé dans les serveurs, les infrastructures infonuagiques, les systèmes embarqués, les équipements de télécommunications ainsi que dans de nombreuses applications industrielles et scientifiques.
Sa pertinence pour la sécurité nationale n'est donc pas hypothétique.
Toutefois, les gouvernements et les organisations doivent faire la distinction entre l'utilisation de logiciels libres et le développement d'une capacité durable fondée sur ces technologies.
Le simple déploiement de Linux ne garantit pas l'indépendance technologique.
Une organisation peut demeurer fortement dépendante de fournisseurs d'hébergement externes, de plateformes de gestion propriétaires, de contrats de soutien étrangers ou de personnel spécialisé situé à l'extérieur de son territoire.
Une souveraineté véritable exige d'examiner l'ensemble de l'environnement technologique.
Cela comprend la propriété des infrastructures, la gouvernance des données, les contrôles cryptographiques, les dépendances logicielles, les mécanismes de mise à jour, les chaînes d'approvisionnement matérielles, la réponse aux incidents et l'expertise opérationnelle.
Les normes ouvertes et les systèmes interopérables peuvent réduire la dépendance inutile envers certains fournisseurs, tandis que les logiciels pouvant être entretenus de façon indépendante permettent de conserver une certaine souplesse lorsque les circonstances commerciales ou géopolitiques évoluent.
L'objectif ne devrait pas être de remplacer systématiquement toutes les technologies propriétaires par des solutions libres, sans égard à leur pertinence.
Il devrait plutôt être de veiller à ce que le Canada conserve de véritables choix technologiques, comprenne ses dépendances et possède l'expertise nécessaire pour exploiter ses systèmes essentiels en toute sécurité.
La question de la main-d'œuvre ne peut être ignorée
L'indépendance technologique ne peut être atteinte uniquement par des décisions d'approvisionnement.
Elle repose sur les personnes.
Le Canada a besoin de professionnels qui maîtrisent l'administration de Linux, la réseautique, la cybersécurité, les infrastructures infonuagiques, l'automatisation, les conteneurs, la sécurité des chaînes d'approvisionnement logicielles et l'exploitation d'environnements numériques complexes.
Ces compétences sont pertinentes pour les gouvernements, l'industrie, les établissements d'enseignement et les infrastructures essentielles.
Elles sont également indispensables au développement d'entreprises technologiques canadiennes capables de répondre à des exigences de sécurité de plus en plus élevées.
C'est notamment pour cette raison que l'Association Linux du Canada fait progresser l'Initiative canadienne pour la main-d'œuvre en technologies ouvertes (COTWI).
Cette initiative vise à réunir des partenaires de l'industrie, du milieu de l'éducation et des communautés technologiques afin de renforcer la main-d'œuvre canadienne spécialisée dans les technologies ouvertes et de favoriser le développement de compétences pratiques adaptées aux besoins du marché du travail.
Son objectif dépasse l'apprentissage de produits logiciels particuliers.
Le Canada a besoin de professionnels capables de comprendre le fonctionnement des infrastructures, de les sécuriser, de les entretenir et de les adapter à l'évolution des besoins.
Un pays ne peut atteindre une véritable souveraineté technologique s'il ne dispose pas des personnes nécessaires pour l'exercer.
La coopération internationale et l'indépendance canadienne peuvent se renforcer mutuellement
La participation du Canada au projet de banque de défense illustre une réalité importante : la souveraineté ne signifie pas qu'il faut agir seul.
La coopération internationale peut renforcer les capacités nationales lorsque les partenariats reposent sur des intérêts communs, une gouvernance transparente et des responsabilités partagées.
Le même principe s'applique aux technologies libres.
Le développement des logiciels libres est fondamentalement international. Des développeurs, des chercheurs, des entreprises et des institutions publiques y contribuent au-delà des frontières nationales.
Le Canada bénéficie énormément de cette collaboration mondiale.
Cependant, la participation aux écosystèmes internationaux du logiciel libre ne diminue en rien la nécessité d'investir dans l'expertise nationale, les infrastructures, la recherche et les capacités de sécurité.
Le Canada devrait pouvoir collaborer à l'échelle internationale tout en conservant la capacité concrète de prendre des décisions technologiques indépendantes.
Ces objectifs sont complémentaires, et non contradictoires.
Une occasion d'élargir le dialogue national
La Banque de défense, de sécurité et de résilience demeure une institution en cours de création. Ses dispositions fondatrices, ses mécanismes de financement, ses critères d'admissibilité et ses retombées concrètes devront être évalués à mesure que de nouveaux renseignements seront disponibles.
Il serait prématuré de présumer que sa création transformera automatiquement l'industrie de la défense ou le secteur technologique canadien.
Néanmoins, cette initiative témoigne d'une reconnaissance croissante du fait que la résilience nationale nécessite des investissements à long terme et une action internationale coordonnée.
Cette reconnaissance devrait également s'étendre aux systèmes numériques sur lesquels repose la société moderne.
Alors que le Canada réfléchit à son futur rôle dans la sécurité internationale, il devrait également examiner les moyens de renforcer ses capacités nationales en cybersécurité, de soutenir des écosystèmes logiciels fiables, de développer l'expertise en technologies ouvertes et de réduire les dépendances technologiques évitables.
Il ne s'agit pas de discussions distinctes.
Ce sont de plus en plus différentes dimensions d'un même défi.
L'Association Linux du Canada entend continuer à contribuer à ce dialogue par l'éducation du public, la collaboration avec l'industrie, le développement de la main-d'œuvre et des initiatives comme la Semaine des logiciels libres 2027 (Open Source Week 2027).
Notre position est claire :
La sécurité du Canada dépend non seulement de ce qu'il peut financer, fabriquer ou acheter, mais également de ce qu'il peut comprendre, exploiter, sécuriser et entretenir de façon indépendante.
Un Canada résilient a besoin d'infrastructures numériques résilientes.
Et pour bâtir cette résilience, nous devons investir dans les technologies, les institutions et les personnes qui rendent possible une véritable souveraineté numérique.
L'Association Linux du Canada est une organisation canadienne qui fait la promotion de Linux, des technologies libres, de la souveraineté numérique, de l'éducation et du développement de la main-d'œuvre.
Sources et lectures complémentaires
- Ministère des Finances du Canada — Déclaration du ministre des Finances et du Revenu national concernant la création de la Banque de défense, de sécurité et de résilience, 26 octobre 2026.
- Gouvernement du Canada — Annonces officielles et renseignements contextuels concernant le projet de Banque de défense, de sécurité et de résilience.
- Reuters — Reportage sur les efforts internationaux visant à créer une institution multilatérale de financement de la défense, août 2026.



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